Extraits - Les Livres de Pierre LIVORY

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Extraits

CONNIVENCES

Extraits de " CONNIVENCES "

                ………Marc se sent comme anesthésié, inconsistant, automate, irréel, endormi, et cruellement conscient. Il n'a plus aucun plan, aucun projet, et ça ne lui ressemble pas, le met à la fois hors de lui et l'autorise, il le croit, à s'apitoyer sur lui-même. Écartelé par sa rage, les deux parties de lui s'épiant mutuellement, il prend machinalement le chemin de halage de la rive droite, et se retrouve sans transition la main sur son annexe. Le petit canot en acajou verni, qu'il a construit il y a deux ans déjà, le replonge immédiatement dans un monde de tendresse. Son satin est doux et féminin. Il le retourne sur son dos, et fait d'un pas assuré les quelques mètres qui le séparent de l'eau, où il le dépose délicatement, comme un enfant dans son couffin. Après l'avoir amarré au ponton de bois chancelant, il retourne chercher l'aviron caché dans le talus. Il a, en arrivant, lancé un petit regard vers le corps mort de son côtre qui s'éveille lui aussi, encore brillant de rosée, à quelques mètres de la berge. Quelle délicatesse, et quelle puissance à la fois, impose-t-il à ses compagnons de mouillage! Sa coque noire et son gréement verni le font mâle et vivant. Pourquoi les Anglais s'obstinent-ils à penser tous les bateaux au féminin? Pour Marc, son côtre est un copain, son ami. Avec lui c'est la complicité de l'amitié, plus simple à vivre que celle de l'amour, plus solide aussi peut-être... en tout cas il le ressent ainsi, alors au diable les Anglais! Les huit multipliés du mouvement de godille poussent doucement Marc vers son bateau. Tourner la bosse au taquet arrière, tourner la clé dans la serrure, poser la porte le long de l'hiloire et le voilà chez lui, vraiment chez lui. Il fallait bien qu'il ne soit pas dans son meilleur état hier soir pour ne pas avoir ramassé les miettes de pain qui souillent la table, ni essuyé les deux ronds de vin." Tu vois, tu n'avais pas fait place nette!" se dit-il avec une ironie de bien mauvais aloi. Un coup d'éponge et voilà. Il se jette sur sa bannette pour pouvoir se prendre en pitié à sa guise. Depuis quelque temps il a lu de la compassion dans le regard de gens de qui il ne la sollicitait pas du tout: il est entré dans une rage folle et s'est conduit de façon odieuse, car cette mansuétude le rendait méprisable à ses yeux. Et le petit garçon écorché vif qui est en lui pleure longtemps tout son saoul, et l'homme qu'il s'est cru se moque de lui, et l'autre homme encore comprend et sait qu'il ne faut pas se moquer. Épuisé, il s'endort d'un coup, sous l'œil goguenard d'un goéland posé depuis peu sur le balcon arrière, étonné de ne pas avoir de pain aujourd'hui. Doucement, comme pour le soustraire au vent qui s'est levé, le bateau évite sous l'effet de la renverse du courant: il a maintenant le nez vers la rive, garnie de petits chênes et de chèvrefeuilles. C'est comme si la petite crique se refermait sur eux pour les protéger.Le soleil a quitté son apogée depuis des heures déjà, lorsqu'il se réveille enfin, presque honteux d'avoir si bien et si longtemps dormi. Le monde, lui, a continué de vivre. Marc, coupé de toutes sensations, n'a pas enregistré la nouvelle renverse. La mer monte encore, et court à son éternel rendez-vous avec la rivière largement consentante." Tu vois, tu vis encore, tu as bien dormi, et de plus tu as grand faim! Alors ne me raconte pas d'histoires!", lui souffle son bon ou son mauvais lutin. Marc se demande sincèrement si un homme peut vouloir aussi longtemps et réellement sa propre mort. Ou alors ne se suicide-t-on jamais que par accident? Il lui semble qu'effectivement le processus ne puisse arriver à terme qu'après que la volonté de le faire n'ait entraîné un dérèglement nerveux, tel que le dernier et fatal geste soit accidentel, parce qu'échappant à la volonté. Il faut sans doute être déjà mort pour se tuer. Et comment l'Église peut-elle s'arroger le droit de prétendre que Dieu ne reconnaît pas les siens dans les malheureux qui en arrivent là? Alors que justement ils avaient, à ce moment là, particulièrement besoin de son aide. Ils n'ont pas disposé de leur vie à Sa place, puisqu'ils ne disposaient plus d'eux-mêmes. Dieu ne renie pourtant pas les malades, ni les fous!... du moins le dit-on. Marc se demande par ailleurs si l'on peut avoir faim dans cet état, si l'on peut trouver aux nuages une bouille sympathique, et à la rivière l'odeur de l'amour qu'elle a fait toute la nuit. Il est assis maintenant sur un banc du cockpit, et allume sa première cigarette. Dès la première bouffée, son estomac lui rappelle qu'il vaudrait mieux manger, mais il faut pour s'y mettre plus de courage que pour fumer! Sa cigarette terminée, il la projette en l'air d'une pichenette bien ajustée, et le goéland profiteur, qui revenait aux nouvelles, tente de l'attraper au vol. Il ne peut parvenir qu'à la picorer une fois arrivée sur l'eau, et se détourne d'un air dégoûté. Après avoir humé l'air avec un grand soupir, Marc rentre dans le rouf pour préparer son repas. Menu éclectique, décidé une fois les équipets inspectés: sardines aux piments, cassoulet à la graisse d'oie, camembert au lait cru, banane, café. Bien, pour un ex ou futur condamné à mort! Le goéland est revenu, juché maintenant sur la bouée couronne, et pronostique la suite des opérations. Le pain restant, un peu mou, reprend meilleure figure après un rapide passage au grill. Au fil des bouchées, dont certaines passent mieux que d'autres, Marc se torture pour savoir s'il a faim, pas faim, s'il a le droit, pas le droit, s'il doit avoir honte ou non. Pensées simples et de bon niveau comme on peut le voir! Mais c'est ainsi un homme démoli, ça ne choisit plus bien les sujets de réflexion, ça se laisse tour à tour entraîner par le courant, et se révolte rageusement contre ce même mouvement. C'est fait de plongeons où la tête disparaît, et de sorties de l'eau brutales, jusqu'aux épaules. Entre temps, c'est la bouche au ras du clapot plus ou moins creux, pas toujours bien fermée, ce qui n'aide pas les idées à s'éclaircir. Et alors la distance prise par rapport aux problèmes n'est pas très grande, et les coups de colère ne rendent pas lucide. Le repas se termine cependant, et Marc apprécie bien son café. Le goéland est, lui aussi, satisfait des quelques morceaux dont il a bénéficié, et repart dans un grand cri qui vaut largement un merci. Il s'est bien gardé aujourd'hui d'appeler ses copains. Marc se complaît à croire que c'était pour respecter son besoin de tranquillité, et non par égoïsme de goéland.Cette fois, Marc entreprend de faire soigneusement la vaisselle et de ranger le bateau, avec les mécanismes montés depuis des années. Un coup d'œil critique à la bosse qui le relie à la bouée du corps mort (tiens, décidément, elle est bonne à changer), et il s'assoit maintenant sur l'avant du rouf, face au courant.….. .

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Comme l'équipage est d'accord, ils se retrouvent bientôt le souffle coupé par un tableau doux et riche à pleurer de bonheur. Marc a quitté la grand-route, et le chemin, qui se termine par un crissement de graviers et un arrêt obligé sur l'herbe rase d'une falaise miniature, leur a délivré ce cadeau sans prix. Le chapelet d'îles qui s'égrène devant eux est encore différent aujourd'hui. En ce début de soirée, le soleil est déjà rougeoyant, et se prépare à sombrer derrière la grande île, là-bas sur la droite. La marée a emporté la mer très loin, et n'a laissé que d'étroits chenaux près de la terre. Le sable reflète la lumière de l'astre simplement en l'adoucissant encore. Les bancs de vase, eux, marquent leur personnalité par une touche de bleu qui décline toutes les gradations de mauve imaginables. La mer et la terre, l'eau et le sable sont si intimement mélangés qu'on dirait leur lit commun, tout bouleversé, au réveil d'une somptueuse nuit d'amour. Anne s'est serrée contre Marc, et ils contemplent sans un mot, visage contre visage, le bonheur parfait de cette Petite Mer. Une mouette rieuse passe au-dessus d'eux en leur criant:" Vous avez vu comme c'est beau chez nous." Un goéland lui aussi vient les voir, mais ne trouve rien à dire, et repart un peu confus. Plus loin, parcourant au ras de l'eau le bras qui isole la première île, un cormoran tout sombre cherche son repas du soir de son vol magistral. Au fond, entre l'île où va se coucher le soleil et deux autres plus petites, un voilier blanc apparaît, la coque un peu colorée par un rayon orangé. Il remonte tranquillement la fin du courant de jusant. Ils le suivent des yeux pendant un bord, mais le virement suivant le fait disparaître derrière un bouquet de pins. Lors de leur précédente promenade ici, ils avaient repéré une ferme sur l'île en face. Ce soir ils ont un peu de mal à la redécouvrir: en effet le bois qui la protège est si sombre qu'il semble vouloir la soustraire aux regards. Elle est pourtant bien là, et même, une fumée maigrelette s'échappe de son toit. Ils s'imprègnent doucement de ces scènes de paradis, respirant lentement, au même rythme, pour ne rien déranger. Ici eut lieu une de leurs premières promenades ensemble, ici fleurit leur premier vrai baiser. C'est leur refuge, l'endroit où ils ont célébré une de leurs communions; c'est un lieu sacré; ils en sont maintenant indissociables. Ils comprennent soudainement qu'ils y reviendront encore pour sceller d'autres pactes. Lorsque le bateau plat de l'ostréiculteur qui passait devant eux, et à qui ils ont fait un salut amical, a disparu derrière l'îlot, ils remontent main dans la main vers la voiture, se retournent une fois vers leur domaine.…..

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Un baiser d'amour à Marc, un d'amitié à Francis, et elle annonce le but de sa visite:
" Marc, avant que tu ne rentres chez toi, je veux t'emmener faire un tour quelque part.
- D'accord Anne, c'est une surprise?
- C'est une surprise.- Tu me bandes les yeux?
- J'y avais songé, et puis non, tu comprendras au fil des minutes, ce n'est pas loin.
- OK, mais il faudra que ce soit toi qui me reconduises... et pas trop tard.
- Je te reconduirai discrètement.
- Allez, route-pêche !"
Francis se retire non sans avoir donné rendez-vous pour demain matin : il viendra prendre Marc chez lui à sept heures et demie.Marc rentre ses membres en convalescence dans la petite voiture, aidé par Anne. Heureusement qu'il se débrouille bien de son plâtre de marche car, avec son bras inutile, il serait voué à l'immobilité. Nous sommes encore début octobre, et il fait très doux ce soir. Anne semble en pleine forme, mais grave. Pas triste, sérieuse. Marc ne devine pas du tout où elle va, si décidée. Il ne cherche pas, il ne dit rien. Il a juste passé son bras sur le dos du siège, et le bout de ses doigts effleure l'épaule gauche d'Anne. Ils traversent le premier pont, et Anne conduit très lentement pour que Marc puisse jeter un coup d'œil à Men Du. Marc la remercie de cette attention avec une tendre caresse dans les cheveux. Après la côte grandiose, bordée de feuillus flamboyants, la descente sinueuse vers la ria suivante remplit leur cœur d'amitié et de respect pour ce pays magnifique. Marc respire un grand coup de ces retrouvailles, et Anne tend ses bras sur le volant, comme pour prendre du recul. Les larmes montent presqu'aux yeux devant une telle harmonie, avec la rivière en bas, dont l'eau bleu-rose semble leur sourire. Marc pense que Anne a voulu seulement lui faire reprendre contact avec le pays, mais se dit également qu'elle ne serait pas si sérieuse. Et lorsque, passé le deuxième pont, elle prend à gauche la petite route qui remonte la rivière, il se retrouve d'un coup petit garçon. Il n'est venu ici qu'il y a de nombreuses années, avec ses parents. Et maintenant il pense comprendre où Anne l'emmène. Quel trésor d'idées bouillonne derrière la crinière brune, dans l'esprit de cette fille merveilleuse ! Toujours grave, mais avec un petit sourire de connivence, elle jette un coup d'œil à Marc, devinant qu'il vient de deviner. Au bout d'une petite ruelle qui serpente entre les maisons basses, ils empruntent une sorte de pont-passage fait de granit et pavé de même. La mer est haute, et la rivière vient lécher les mœllons. L'îlot minuscule s'offre à eux tendrement. La petite chapelle, juchée sur le monticule et entourée des quelques maisons blanches, semble une mère avec ses petiots accrochés à ses jupes. Petite et solide comme une Bretonne, elle est modeste et fière de cette marmaille qu'elle protège. Anne prend doucement Marc par la main, et l'entraîne vers la porte sombre sur le coté gauche de la chapelle, tendrement mais fermement :
" Marc, je voudrais remercier Dieu de nous avoir épargnés, et de ce que nous soyons aujourd'hui vivants et ensemble tous les deux. Je pense qu'il comprend l'Amour, et je voulais que tu sois à mes cotés, même si tu ne sais pas lui parler.
- Écoute, Anne, tu sais que je ne suis pas croyant, mais je te respecte profondément, donc tes sentiments et tes pensées, et je veux bien m'associer à ton geste. Je suis très touché que tu n'aies pas douté que je le ferais.
- Je n'en ai pas douté, Marc, car je commence à te connaître et comprendre ta gentillesse et ta générosité.
- Allons-y, Anne, et je te félicite d'avoir choisi ce lieu.
- Tu sais, c'est celui où je me sens la plus proche de Lui. J'y suis venue bien souvent pour lui demander Son aide.
- Alors je te remercie d'autant plus."
La porte grince timidement comme toutes les portes de chapelles. Le son est de fer et de bois mêlés, et la voûte basse répond à ce salut. Tout un pays, tout un peuple, toute sa foi et ses légendes, semblent être réunis en ce lieu, et les accueillir avec amour. Le vernis chaud des lambris, la charpente sombre, le doux velouté du granit arrondi, le blanc-bleuté de la chaux, les rectangles sévères des tableaux, la lumière travaillée par les petits vitraux multicolores, créent un monde à la fois gai et poignant. Anne, belle à pleurer, donne vie à cet ensemble. Ils sont les seuls à bord. Les gestes rituels accomplis, Anne emmène Marc vers tribord et ils s'installent au troisième banc, en silence. Anne se met à prier, et Marc à réfléchir, à côté d'elle. Anne s'adresse à son Dieu, et Marc cherche en lui-même la foi en l'avenir. Anne sait que depuis Gilles elle n'a jamais éprouvé un tel bonheur, peut-être même depuis toujours. Marc réalise que depuis Élisabeth il n'a jamais retrouvé la paix avant ce soir. Il écoute la prière silencieuse d'Anne, sachant combien elle l'implique, combien elle les lie à jamais. Fixant les vitraux, émerveillé par ses propres rêves, il plisse et déplisse les yeux plusieurs fois, pour adoucir ou renforcer la lumière. Il faudra qu'il pense à dire à Anne comment il peut imager ainsi sa théorie des nuances. Poursuivant son idée, il imagine les vitraux faits de beaucoup plus petites parcelles encore, toutes de couleurs différentes, et ce à l'infini de la division... Quelques minutes précieuses s'écoulent encore, et Anne se lève, aidant aussitôt Marc à faire de même, lui serrant le bras jusqu'à la sortie. La porte une fois refermée, Marc laisse tomber sa béquille, et, avec les précautions nécessaires pour le bras, ils s'enlacent pour un long baiser-serment. Ils n'ont pas prononcé un seul mot. Retour à la voiture, route-terre. Cette fois, la main de Marc emprisonne doucement la base du cou d'Anne pendant tout le trajet. Ils sont heureux, malgré la séparation prochaine, et Marc retrouve la voix pour juste deux mots :
" Merci Anne.
- Merci à toi, Marc chéri, tu m'as fait un grand plaisir.
- Anne, tu es merveilleuse et je t'aime."

Leur conversation s'est déroulée pendant le trajet, à l'issue duquel ils parviennent au vieux ponton branlant. Marc n'est pas revenu ici depuis sa sortie de clinique, et il retrouve son annexe et l'embarcadère vermoulu avec une tendre émotion. Comme pour saluer, Men Du écarte un peu son étrave du courant et donne un coup d'épaule contre la vague du sillage d'un canote qui descend la rivière un peu vite... et un peu près de la ligne des mouillages. Marc laisse passer la vague avant d'embarquer dans l'annexe. Anne s'installe sur le banc milieu. Godillant lentement, Marc s'approche de Men Du en en faisant le tour, pour le montrer à Anne sous toutes ses coutures. Abordage au tableau arrière, à la royale. Avant d'ouvrir la porte du rouf, il fait faire soigneusement le tour du pont, expliquant l'essentiel du gréement, le fier boute-hors verni, le mât en bois collé, les vieux winches en bronze, les taquets en laiton, raidissant à l'occasion une drisse un peu molle, caressant au passage une main-courante toute douce d'avoir tant servi. Anne regarde autant Marc regardant son bateau que Men Du lui-même, tout en écoutant religieusement la leçon. Elle sait bien que ce sont des instants cruciaux pour atteindre la connivence également dans ce monde-là, pour pénétrer pleinement dans l'univers de Marc, et pour en faire aussi le sien. Elle a soif de cette communion. Marc, heureux de sentir chez sa belle autant d'intérêt, met toute son âme à décrire, à expliquer. Puis il ouvre la porte du rouf et fait entrer Anne à l'intérieur : les emménagements, qu'il a refaits entièrement, les accueillent chaleureusement. Anne, ravie de tant de clarté et de douceur, s'assied sur une des couchettes au tissu bleu-vert-profond :
" Ton bateau est très beau, Marc. Je sais que tu as fabriqué tous ses meubles, car Men Du te ressemble et respire ta personnalité.
- Tu aimes ce bois Anne ?
- Je le trouve très doux, mais je ne sais pas ce que c'est.
- C'est de l'orme, teinté chêne-moyen. Et puisqu'on devait parler de ta cuisine ce soir, je voulais te proposer ce bois et te le montrer d'abord.
- OK, ça me plaira beaucoup, à condition de l'avoir un peu plus clair, car la pièce est sombre... tu ne crois pas ?
- Je ne suis pas sûr, mais c'est d'accord, car il sera toujours possible de le foncer après, alors que l'inverse... Tu sais, plus clair, ça fait plus dur d'aspect.
- Écoute, c'est d'accord pour l'orme, on réfléchira à la teinte un peu plus.
- Buvons à l'orme, alors ! Muscat, Whisky ?
- Whisky, s'il te plaît."Marc sort du fond d'un équipet le scotch whisky des grandes occasions, un antique single malt au goût de tourbe, à déguster sans glaçons bien sûr ! Les deux seuls vrais verres du bord lui sont réservés, et Marc les essuie avec soin :
" Yec'hed mad, muiañ caret, Men Du et son patron te saluent avec amour et t'inscrivent dès ce jour au rôle d'équipage, comme matelot sans spé !
- Bonne santé à toi aussi mon amour chéri, ainsi qu'à Men Du. Je suis très honorée de votre accueil et participerai à la vie de ce bord avec passion... dans la mesure de mes moyens et de mes progrès... Avel mad hag araok atao !
- Oui ma belle, que nous allions toujours de l'avant, ensembles !
- Dis donc, Marc, ce whisky est fameux, mais il est costaud ! Je vais être complètement chistret !
- C'est pourquoi il ne se boit pas, il se déguste ; prends le temps ma chérie. C'est Jean, le vieux charpentier, qui m'a un peu initié. C'est un connaisseur. Cela remonte à l'époque où il m'aidait à remettre Men Du en état, lorsque mon père me l'a confié. Car en fait, Men Du n'est pas à moi, il est toujours à mon père. Cependant, un soir que l'on rentrait tous les deux d'une virée de merveilleuse pêche au maquereau dans les couraux, mon père m'a dit, les yeux dans le vent :
" Marc, je me sens maintenant un peu fatigué de la responsabilité et de l'entretien de Men Du. Et, bien que j'y tienne comme à la prunelle de mes yeux, puisque c'était déjà le bateau de ton grand-père, je crois que je vais devoir me résoudre à le mettre en vente prochainement."
Un long silence douloureux s'est installé, puis mon père a ajouté, en me regardant cette fois dans les yeux :
" À moins que tu ne veuilles m'aider encore un peu plus.
- Je veux bien, tad, mais qu'attends-tu de moi ?
- Écoute, je pense alors que je pourrais te le confier complètement. Tu t'en occupes, tu l'entretiens, tu le modifies si tu veux, tu t'en sers comme du tien... et tu m'envoies avec toi simplement de temps en temps en touriste, pour faire un peu de pêche à la stoken.
- C'est d'accord, P'pa. De toute façon, si tu l'avais vendu, je te l'aurais racheté.
- Pas de ça entre nous, tu veux bien. Ça reste mon bateau, mais je te le donne !"
Nous sommes restés tous les deux silencieux jusqu'à la prise du mouillage, que nous n'avons peut-être jamais si bien réussie à la voile... Tu comprends, Anne, les liens forts qui m'attachent à ce bateau ?
- Je comprends, Marc, ça vous ressemble si bien !
- Ouais, mon père est un type formidable. Si tu savais comme il est heureux quand je l'emmène et qu'il reprend la barre ! Un jour je te raconterai l'histoire de la naissance ainsi que la vie de Men Du.
- Je serai toute ouïe, Marc, car il faut qu'il devienne aussi mon copain.
- En attendant, on va rentrer dîner, peut-être, et nous aimer encore tant qu'on pourra !
- Oui dame, démon chéri !"
Après avoir soigneusement rangé, refermé le bateau et vérifié le mouillage, Anne et Marc rentrent tranquillement à la maison comme deux amoureux qu'ils sont.…..

- Bien, Marco chéri... Tu finis ton café, et je voudrais que tu me dises encore quelques mots sur Men Du... Après, on va s'aimer.
- Que dire ? Men Du s'est toujours appelé ainsi, depuis sa naissance. Sauf raison majeure, on ne débaptise jamais un bateau. Il a été construit en 1935, aux chantiers Tertu, le Charpentier de Rostellec, près de Crozon, pour un pêcheur de la rade de Brest. C'était à l'origine un Coquillier, qui draguait à la voile bien entendu, dans les parages de l'Ile Ronde essentiellement. Il mesure onze mètres quarante de long, trois mètres quatre-vingt-dix de large, et a un tirant d'eau d'un mètre quatre-vingts environ selon sa charge. Il est construit tout en chêne bien entendu, sauf ses bordés de pont qui sont en pitchpin. Lorsque je l'ai transformé profondément, pour en faire presque un yacht, j'ai remonté le pont de près de quarante centimètres, pour gagner du volume dans les emménagements. J'ai rapporté le rouf, fabriqué, lui, en acajou grand-bassam. Tu as pu voir par ailleurs les emménagements, réalisés en orme, ainsi que le vaigrage.- J'ai tout compris sauf pitchpin et vaigrage.- Le pitchpin, ç'est un bois résineux lourd, très riche en résine, pour ce quasiment imputrescible, et qui nous vient des forêts d'Amérique du Nord. Le vaigrage c'est le doublage intérieur du bordé, qui sert d'isolant et de décoration... Mon grand-père a acheté ce bateau aussitôt après la guerre, et l'a gréé pour faire la pêche au maquereau et mettre des filets droits. Il l'a utilisé jusqu'à sa mort en 1965. Mon père l'a repris pour la balade et la pêche en plaisance. Il me l'a confié il y a maintenant huit ans. Je l'ai transformé aussitôt, avec l'aide de Jean et de Francis, qui sont les valeurs sûres de l'équipage habituel... sans te compter, nouveau matelot ! Voilà une première approche pour mieux connaître Men Du, je te raconterai la suite sans doute par bribes, au fur et à mesure des circonstances, ou sous tes questions. Maintenant, au plume, mousse adoré.
- OK, puisque le patron l'ordonne!"…..

Demain on est samedi, et les sorciers de la Météo Nationale ont prévu du beau temps. Ce qui n'est pas banal, c'est que les Services locaux et la Météo Marine disent la même chose. Le flair de Marc aussi, ce qui améliore encore plus les probabilités ! Petite brise d'Est 10 à 15 nœuds, mer belle à peu agitée, visibilité 5 à 10 milles après dissipation des quelques brumes matinales. Donc tout le monde à bord, de bonne heure et de bonne humeur, pour la fameuse virée-baptème en Men Du. Dans le silence de son foyer, Marc a seulement averti de son absence ce week-end: sortie en Men Du, pas de commentaires, donc quitus. Il est des rendez-vous que personne ne rate, aussi ce matin-là, dans la brume encore un peu acide de neuf heures, les quatre sacs, le panier et les quatre compères se retrouvent au pied du ponton, en un bref intervalle de dix minutes. Sourires, baisers, pas un mot inutile, et deux voyages de prame plus tard, le pont de Men Du encore luisant de rosée revit. Les sacs sont jetés pêle-mêle sur les couchettes du poste-avant. Le matelot-sans-spé-mousse-cuisinière dispose le contenu de son panier dans la glacière et sur les équipets ad hoc. Elle trouve ses marques sans problèmes, aidée par les réponses agréablement étonnées à quelques questions judicieuses. Anne a d'ores et déjà fait sa place à bord en exploitant habilement le domaine où elle est le plus naturellement et le plus immédiatement efficace. Elle fait même remarquer qu'il n'y a pas d'eau, car le jerrican qu'ils ont apporté est resté vide :
" Nous allons faire de l'eau en passant, au port de plaisance. Il y a non seulement le jerrican à remplir mais aussi le réservoir du bord. Le robinet de la cuisine et celui du lavabo sont branchés sur une petite pompe électrique qui distribue l'eau du réservoir. On va s'arrêter au Kernevel. On prendra de la glace en même temps, fais m'y penser s'il te plaît.
- J'y penserai, boss !
- Allez, on est prêt ?
- On est prêt, sauf que tu n'as pas dit si on prend le canot, fait remarquer Francis.
- On le laisse, c'est plus sympa pour naviguer. L'angevinière est à bord, on la gonflera, cossard !
- C'est pas le problème, mais on tient mieux à quatre dans le canot.
- C'est pas dit, ça !
- Allez, OK, on laisse le canot."
Francis fait donc longer Men Du au canot pour l'amarrer en double à l'anneau de la bouée, un peu long, pour faciliter la prise de corps-mort au retour. Pendant ce temps Jean reprend un peu de la drisse de pic, qu'il trouve un peu triste à son goût. Là, c'est mieux, un peu plus fier. La brise d'Est promise est douce et fraîche à la fois... beau temps d'hiver. La grand-voile bat doucement, un peu débordée, puisque Men Du fait presque tête au courant qui commence tout juste à descendre. La lumière pure des beaux ciels de décembre est en train de prendre le pas sur la brume. Là-bas, les contours de la côte, les maisons, les arbres, les bateaux sont dessinés dans leurs moindres détails, avec cette précision et cette délicatesse qui n'appartient qu'à cette période de l'année. Les nuances de l'aquarelle et la finesse de la plume. Ce paysage a l'air du visage fin et enthousiaste d'une jeune-fille au réveil. Marc borde un peu la grand-voile à contre pour faire éviter, et Jean embraque dare-dare la bosse de la bouée, elle aussi passée en double. Men Du prend le vent docilement et abat lentement jusqu'au petit largue, courant dans le cul. Les derniers méandres de la rivière, majestueux de calme et de rondeurs, défilent lentement, au bon rythme pour être changeants et que les yeux aient toutefois le temps de s'en régaler. Noirceur des pins tendus vers leur bouquet vert-sombre et des châtaigniers décharnés et torturés. Vol surpris d'un héron dérangé dans sa méditation, et qui va refaire vigie sur une branche prochaine, grand accent circonflexe blanc sur ce fond presque noir. Le silence est de rigueur, pas un mot à bord, pour pouvoir apprécier la féerie, un simple geste pour signaler un détail à ne pas manquer. Le sillage lui-même retient son souffle, en un doux chuintement tout juste entrecoupé de quelques bulles éclatées. La rive exposée au soleil qui monte timidement est d'un vert bien tendre comparée à celle dans l'ombre. La brume est envolée complètement, une journée de rêve se prépare. Le long ponton approche, et un majestueux virement de bord aligne Men Du face au courant, les pare-battage sortis au bon moment. Francis a sauté élégamment sur le ponton, la bosse en main : un nœud de chaise sur l'organeau et le tour est joué, manœuvre de pro ! Jean débarque tranquillement avec l'amarre arrière. Eau et gazole dans leur réservoir respectif, jerrican rempli lui aussi, prêts pour repartir !
" Et la glace ? réclame Anne.
- Un bon point pour le mousse, on allait oublier. Il faut aller à côté de la capitainerie, à gauche, là-bas.
- Allez, on y va Anne, entraîne Francis.
- Prenez deux pains, et demandez s'il y a aussi des petits glaçons pour l'apéro, conseille Marc.
- Ya, patrom, on fait l'aller et retour.
- J'espère bien, jeunes voyous !"
Ils sont descendus sous grand-voile seule. Pendant que Francis et Anne vont au ravitaillement, Jean et Marc gréent foc et trinquette, ferlant l'un le long du boute-hors, l'autre ramassée le long du pavois... parés pour la route.Pour simplifier la manœuvre pour le mousse, on se passera aujourd'hui du flèche bômé pourtant si seyant. On verra demain, si le temps se maintient.L'équipage de nouveau rassemblé, la précieuse glace remisée à sa place, la drisse de grand-voile de nouveau étarquée, une grande poussée de Jean sur le ponton propulse Men Du dans le lit du courant. Rapidement la trinquette est envoyée pour franchir la Citadelle en père-peinard, vent de travers et courant pour. Dehors, la mer est magnifique de mansuétude, temps de jeune-fille, ou de curé, au choix des centres d'intérêt de chacun, brise d'Est régulière, petit clapot étincelant. Passe sud, cap sur Belle-Île la bien nommée, près bon plein, équipage relax étalé sur le pont. Le foc lui aussi a été établi pour donner un peu de puissance :
" J'avais pensé Houat, plage du Salud, avec cette brise d'Est, mais après réflexion je proposerais plutôt Belle-Île, pour ne pas se taper du près toute la journée, annonce Marc, qu'en pensez-vous ?
- Je crois que tu as raison, approuve Jean, le vent d'Est va se maintenir, va pour Belle-Île, mais, Sauzon ou Palais ?
- Sauzon c'est plus sympa.
- Ouais, mais en hiver c'est un peu mort.
- Tu vas pour voir du monde, toi ?- Non bien sûr, mais quand même.
- Le problème c'est qu'à Sauzon, si le vent d'Est forcit cette nuit, on dormira pas bien. À Palais, on est peinard, d'autant plus qu'il n'y aura pas beaucoup de bateaux à cette époque.
- Oh tu sais maintenant, les gars de La Trinité, de Port-Haliguen et du Crouesty profitent de tous les jours de beau temps.
- OK, mais ce n'est pas la cohue des mois fous, quand, dès cinq heures, tout le monde a fini sa journée, et se retrouve entassé à coups de gaffe et de pare-comme sur les autoroutes : port du Palais complet !
- Heureusement que les mouillages forains sympa ne sont pas trop courus.
- Dis, tu as vu la Grand-plage de Houat un quinze Août ?
- Il n'y a quand même pas que la Grand-plage de Houat !
- Oui mais les gens apprennent à découvrir tous les ans, mon vieux.
- Bon allez, ne boudons pas notre privilège d'être là en décembre. Est-ce qu'on se plaint, nous, en Bretagne quand il fait beau l'hiver !
- Allez, Anne, viens avec moi border un peu foc et trinquette pour remonter un peu plus. Attrape la manivelle de winch dans son étui.
- C'est où, Marc ?
- Le long de la cloison du roof, près de la descente, tu vois ?
- OK, je suis à toi !"
Il n'y a pas de renvoi des écoutes au cockpit sur Men Du ; les winches sont disposés sur des renforts le long du pavois. Marc montre à Anne à border les voiles d'avant à la bonne mesure, pas trop plat, juste après le faseyement de la chute. Comme tous les vieux gréements lourds, Men Du est extrêmement sensible au réglage, mais ses réactions sont lentes, et l'effet d'une erreur pas rapidement sanctionné comme sur un bateau moderne et plus léger. Aussi Marc prend-t-il son temps pour démontrer, faisant volontairement de mauvais réglages, attendant leur effet, faisant sentir comment on voit, à la vague d'étrave et au sillage, que le bateau ralentit, comment il se cabre imperceptiblement quand il revit en reprenant de la vitesse. Le rythme du tangage est aussi un bon critère, et avertit de tout ralentissement sur un clapot bien régulier comme aujourd'hui. Anne est ravie, elle sent tant d'amour qui imprègne les gestes et les explications de Marc, qu'elle ne perçoit plus s'il est voué à elle, à la mer, ou au bateau. Petit malaise pendant qu'elle se pose la question, vague de tendresse lorsqu'elle comprend que Marc est en train de l'immiscer dans l'amour du monde qui la précédait. Tout cela n'est très conscient ni chez l'un ni chez l'autre, et lorsqu'enfin les chutes du foc et de la trinquette font bonne figure, ils prennent le temps de s'en expliquer, heureux de leur chance d'éprouver de telles émotions, heureux de leur capacité à se les décrire, heureux de leur pouvoir à savourer les deux. Ils viennent d'inscrire un registre de connivence de plus à leur tableau, qu'ils enfouissent immédiatement dans leur coffre à trésors. Jean est à la barre, imperturbable, ayant pendant tout ce temps, joué le barreur moyen soumis à de mauvais équipiers. Francis, lui, a observé du coin de l'œil. Il sait que, mine de rien, quelque chose d'important vient de se passer et s'exclame :
" Dis-donc, moussaillon, la première manœuvre à bord de Men Du, ça s'arrose... d'ailleurs il est l'heure des glaçons !
- Parfait, bosco, j'arrive !
- On fêtera ça ce soir plus sérieusement, précise Marc ; ce midi, whisky normal et glaçons... si Jean ne hurle pas au sacrilège !
- Jean se réservera donc pour ce soir et prendra aussi des glaçons ce midi, concède ce dernier, sérieux comme un pape.
- Je demande un petit moment, dit Anne, et de l'aide, pour préparer tout ça correctement."
Anne, Francis et Marc descendent donc dans le rouf. Anne a fait couper en tranches fines deux ficelles bien dorées, et chacun de préparer prestement des toasts : mousse de sardines, mousse de crabe, mousse de crevettes. Rondelle de cornichon sur chaque. Quelques petites saucisses ébouillantées, une soucoupe de moutarde à l'ancienne, le tout présenté sur un plateau dans le cockpit. Jean, resté à la barre, n'en croit pas ses yeux:
" Changement de style sur Men Du les gars, quelle classe ! C'est un peu plus rustique quand on est tout seuls, tu sais Anne.
- Tu regrettes ?
- Non dame, mais tu m'en bouches un coin, bravo !"
Chacun lève son verre en l'honneur de chacun, sans oublier de saluer le phare des Birvideaux qui défile lentement sur tribord. Dans la lumière, Beg er Lann en Quiberon se précise sur bâbord, et la longue ligne grise de Belle-Île prend doucement forme, encore loin en face. Le soleil de décembre joue son rôle de soleil, et il fait bon sur le pont à savourer la vie.Jean, la barre calée dans les fesses, les mains dans les poches, mâchonne son vieux bout de pipe informe et à la couleur indéfinissable. Francis refait la surliure d'une extrémité d'écoute. Marc dorlote son mousse. Ils ont tous les deux le dos calé contre l'hiloire de rouf au vent, les pieds contre le pavois, et regardent défiler les maisons blanches de Port-Maria qui s'éloigne. Dans les couraux de Belle-Île, la mer se fait un peu plus courte, la protection de la Presqu'île disparue. Le tangage un peu plus vif en devient plus agréable. Men Du taille gentiment sa route vers Le Palais. Le changement de rythme a réveillé Marc, une crampe au creux de l'estomac :
" C'est pas le tout, moussaillon, mais le pacha a faim... et je suppose qu'il n'est pas tout seul. Je vais t'aider, Anne."
Laquelle Anne y pensait bien depuis un moment, avec un regret de devoir quitter cette position idyllique, et une petite crainte au ventre de devoir descendre. Marc, bien sûr, n'y pense pas du tout et l'entraîne gaiement en-bas. Anne a préparé pour ce midi une monstrueuse salade fourre-tout avec des œufs, des tomates, du riz, des pommes de terre, des noix, du fromage, des anchois, des champignons. Marc sort les couverts, les écuelles fort pratiques pour le bord, sel, poivre, et débouche le petit Bordeaux spécial Men Du. Anne coupe quelques morceaux de pain. La table du carré devient tout à coup très attrayante. La gîte est insignifiante. Anne prend naturellement place près de la cuisine, s'apercevant par hasard que toute appréhension a disparu : elle a bien fait de ne pas en parler. Jean est pour l'instant toujours à la barre, et Anne s'inquiète de son sort :
" Comment va-t-il manger ? ... Et Marc d'interroger Jean.
- Tu manges avec nous ou à la barre ?
- Je descends, j'amarre la barre.
- Attends on va montrer à Anne... Viens ma chérie, je vais t'expliquer."
Chaque bateau a sa personnalité. Il en est dont l'équilibre est extrêmement difficile à trouver. Pour Men Du, Marc a mis du temps, mais finalement la solution s'est avérée très simple. Pour qu'il continue de faire honorablement route, il suffit d'amarrer la barre un tout petit poil au vent, et de passer le foc à plat à contre avec son écoute au vent. Bien sûr le réglage est à peaufiner à chaque fois selon le vent et le clapot, mais ça marche assez bien, vitesse un peu diminuée, cap moins bon et dérive plus importante. Mais l'allure est stable et agréable. Marc exécute toutes ces finesses en détaillant leur raison d'être et leur mode d'exécution à Anne attentive :
" Tu vois, si j'amarrais la barre presqu'à fond sous le vent, si je laissais filer en grand l'écoute de grand-voile, et que je bordais complètement au vent les deux voiles d'avant, j'obtiendrais une autre allure stable et encore plus confortable, qu'on appelle la cape courante. Chaque bateau a son réglage propre. Seulement la vitesse est alors très faible et la dérive très importante. Avantage, le clapot est complètement aplati au vent par la dérive, et un calme se crée. Quand on est tout seul, c'est bien commode pour effectuer une réparation par exemple... Allez, viens manger, moussaillon chéri !"
La salade obtient un franc succès, mais il ne faut pas en promettre à l'équipage ; son volume ne l'effraie pas et tout y passe. Ensuite, côte de porc fumé que chacun choisit froide ou braisée à la poêle, c'est selon. Fromages variés, riz au lait caramel, café. La première bouteille de Bordeaux ne devait pas faire vraiment soixante-quinze, et sa sœur est venue l'aider pour partie. Pipe pour Jean, cigarette pour Anne et Marc, deuxième café pour Francis... Prêts pour lâcher la bride à Men Du, que le réglage normal rétabli rend tout guilleret. Marc a repris la barre. Anne, assise à ses côtés, a posé la main sur la sienne, de façon à ce que les mouvements infusent. Encore plus attentif que d'habitude à la moindre légère adonnante ou à la vague un peu plus haute que les autres, Marc barre comme à la parade, pour tout transmettre impeccablement. Il est le prolongement du bateau, et Anne à travers lui : il faut qu'aucune intensité du courant qui passe ne se perde au cours du trajet. Avec un bateau lourd comme Men Du, il faut anticiper les réactions aux changements de conditions beaucoup plus tôt que sur un bateau moderne. C'est l'homme qui commande, et pas l'inverse. Lorsque le bateau se manifeste par un changement d'allure, l'erreur a déjà été commise: il n'est pas temps d'agir, on aurait dû agir quelques fractions de secondes avant ! Alors il faut corriger au mieux, avec la patience qui convient. Marc montre à Anne comment flairer la risée qui s'annonce devant, au friselis sur l'eau, et à son action sur le nez qu'on a dans le vent ; comment repérer le clapot plus nerveux, à qui on ne doit pas laisser le loisir de faire abattre, d'une petite pression de la barre, sous le vent... Là, pas trop, puis laisser de nouveau tomber un poil pour reprendre de l'erre. Il faut des heures et des heures de sensations, emmagasinées avec ferveur, pour que logique et intuition se rejoignent et se complètent, pour monter enfin une mécanique efficace, pour devenir un barreur sensuel. Cela fait bientôt une heure que la main de la maîtresse-élève est posée sur la main du maître. Insensiblement, et seulement de temps en temps, Marc devient inactif et laisse aller sa main au gré des mouvements que Anne continue inconsciemment de faire. Si le geste s'avère être dans le bon sens il laisse faire, sinon il corrige discrètement aussitôt. Il est si attentif que Anne ne s'aperçoit de rien, mais qu'au bout d'une demi-heure il commence à sentir sa propre réactivité se relâcher :
"Bon, ma chérie, la leçon est finie, allons boire un jus, et je t'explique ce que l'on vient de faire... Jean, tu reprends la barre ?
- Ya, j'arrive !"
Il somnolait contre le rouf, se lève sereinement et récupère la barre. Anne et Marc se retrouvent à la table du carré et se resservent un café. Marc explique :
" Tu as senti peut-être qu'au début j'ai été très directif, et que tu ne faisais que suivre docilement mes mouvements. À la fin, j'ai voulu tester si l'osmose s'était amorcée. Je n'ai plus fait que corriger tes erreurs, et j'ai pu sentir que ton intuition devenait souvent bonne. La prochaine fois je serai plus didactique, je te dirai le pourquoi de chaque geste, quand il faut l'amorcer, comment le poursuivre et le faire suivre d'un autre. Et c'est toi qui auras la barre en main, la mienne éventuellement sur la tienne.
- Marc chéri, je sens que je vais aimer tout ce monde nouveau dans lequel je n'avais jusqu'à présent qu'été rapidement immergée. Je veux devenir une équipière sur laquelle tu pourras compter.
- Merci, Anne, c'est un de mes vœux les plus chers.- Je ne te décevrai pas, mon Marco !"Pendant tout ce temps, Francis, après avoir démonté les panneaux d'accès au moteur, a entrepris une inspection en règle. Le splendide petit quatre cylindres de trente chevaux, bleu métallisé, a l'air en bonne santé. Ils l'ont mis en place ensemble l'an passé, avec un soin méticuleux. Francis vient de vérifier l'étanchéité de tous les raccords du circuit gazole, changer les filtres à huile et à gazole, purger le pré-filtre, nettoyer le filtre à eau, retendre la courroie un peu lâche, refaire l'appoint d'eau douce de l'échangeur. Un dernier coup d'œil à l'ensemble, ouverture de la prise d'eau et démarrage pour essai. Au deuxième coup de clé, l'horloge se met en route : vérification au bordé de la sortie correcte de l'eau à l'échappement, quelques minutes de chauffe, test du ralenti, un petit coup d'embrayage en avant, même chose en arrière, et arrêt... parés pour l'entrée au Palais qui approche. Derrière le môle qui s'étale en face d'eux, s'alignent quelques mâts seulement... ils en comptent une quinzaine. C'est vivable ! Tranquillement, les voiles d'avant sont amenées et ferlées dans un maelström de mains expertes et débutantes mélangées. Le moteur est lancé avant d'affaler la grand-voile : toujours rester manœuvrant si nécessaire. Le temps de laisser sortir l'Acadie, un des passeurs Quiberon-Belle-Île, et son sillage non négligeable, l'entrée se fait au ralenti du moteur, l'équipage debout sur le pont, Marc à la barre. Dans le fond du port, le long du quai nord, près du mouillage des bateaux de la CMN, sur la dernière bouée, un vieux voilier en bois d'une dizaine de mètres, blanc-grisâtre, couvert de crasse et de mousse, a tout l'air d'attendre une renaissance hypothétique. Ses propriétaires, lointains sans doute, ne seront certainement pas bruyants cette nuit, et Marc choisit de se mettre à couple de cet ancêtre, moins vieux cependant que Men Du. Manœuvre tranquille, culée jusqu'à l'échelle pour le bout à terre puisqu'il y a de l'eau, arrêt du moteur, silence bienfaisant. Pendant la manœuvre, pour ne pas gêner et pour bien observer, Anne est restée debout sur le rouf, au pied du mât. Elle a souri de tendresse pour les trois compères, qui s'entendent si bien pour coordonner leurs actions sans prononcer un seul mot. Aucune jalousie dans son esprit pour cette connivence, car elle se sent l'envie immédiate de la partager, et la capacité de le faire dans un avenir proche. De fait, en quelques minutes intenses et calmement productives, Men Du s'est retrouvé amarré de l'avant et de l'arrière, pare-battage en place, en un minimum de gestes bien huilés. Marc, les mains sur les hanches, contemple un moment le résultat, pendant que Francis et Jean sortent l'annexe gonflable de son sac-chausse-pied. Gonflage au pied, mise à l'eau, sortie du petit moteur hors-bord de son coffre, fixation au tableau arrière de l'annexe, essai de démarrage par Francis... Après quatre coups de ficelle, starter, pas starter, essence ouverte, essence coupée... échec. On ne s'entête pas, on démonte calmement les deux bougies, on essuie, on gratte soigneusement les électrodes, on lâche deux giclées de start-pilote, on remonte les bougies, on remet du starter, on tire sur la ficelle avec confiance et application... et ça part, bien-sûr! Sans doute ce n'est pas aussi musical que le ronronnement imperturbable du diesel, ça ne paraît pas bien solide sur ses pattes, mais ça tient, en cahotant un peu. Dernier coup d'œil donné sur l'amarrage et le bon ordonnancement du pont, portes du rouf poussées mais sans tour de clé, par principe, l'équipage se tasse avec délicatesse dans l'angevinière, Francis aux commandes. Pétaradant, le vieux deux temps les conduit jusqu'à l'immense cale en pente. L'été, elle est presque entièrement recouverte d'annexes de toutes tailles et de toutes sortes. Aujourd'hui, seules quelques vieilles plates retournées et deux ou trois gonflables en prennent à leur aise. De même les innombrables cars qui défigurent le coin sont absents: il paraît que le Maire du Palais a fait entériner l'excellente initiative de leur interdire l'accès l'été prochain.L'annexe de Men Du vient s'ajouter à ses consœurs sur les mœllons arrondis et luisants. L'équipage s'étire en cœur, rafistole les ceintures et les lacets: parés pour la conquête de l'île ! Le but de ce débarquement n'est pas très précis, mais il s'impose. Il y a quand même du ravitaillement obligatoire à faire : du pain, du lait, des fruits, du jambon peut-être. Anne réfléchit rapidement à son rôle de coq, qui représente une bonne partie de son viatique : tout le monde aux courses, on laissera le panier chez le boulanger et on traînera les mains libres le long des quais. La nuit tombe bien vite à cette époque et la fière citadelle qui domine le port devient d'un coup une masse sombre et inquiétante. La journée a été belle, mais la fraîche, qui mord méchamment les bouts de nez, écourte la promenade sur des quais déserts. Retour en vitesse chez le boulanger avant qu'il ne ferme ses volets, récupération du panier, et retour à bord. Marc allume aussitôt le fidèle poêle à pétrole qui réchauffe le carré en quelques minutes avant que le vrai froid ne s'installe.
" Allez les gars, corvée de patates pendant l'apéro !
- Non, apéro après les patates, sinon ça gâche.
- O.K, quatre patates chacun.
- Bien, chef, envoie."
Chacun sort son couteau et s'applique docilement. Anne récupère, et coupe en tranches circulaires et fines. Elle projette le plat traditionnel du bord que Marc lui a décrit, et qui a toujours un franc succès : saucisses, pommes de terre revenues dans l'huile, avec une bonne dose d'oignons et d'échalotes roussis : elle sait qu'elle doit réussir mieux que quiconque. Francis met la table, Jean ouvre les bouteilles... et Marc sort le whisky sérieux. Pas de glaçons ce soir donc, d'ailleurs ce ne sont plus que de pauvres restes flottant dans leur eau... par-dessus bord ! Dégustation religieuse du single malt pendant que la fricassée suit son cours. Histoires:" Au fait, Francis, tu n'as pas eu droit au coup de la prame sans avirons aujourd'hui, insinue Jean.- C'est vrai, aurais-tu honte de cette plaisanterie un peu naïve devant Anne? moque Francis en regardant malicieusement Marc.- Qu'est-ce que ce secret, Marc ?- C'est une vielle histoire d'enfance qui a fait le tour des familles... Allez, on va te raconter... Pendant ce temps, la mixture spéciale Men-Du a mijoté à feu doux tranquillement. Elle est bonne à déguster. Silence occupé de l'équipage, ne pas déranger, examen en cours. Anne goûte elle aussi, trouve ça très correct, mais attend le verdict... qui va le prononcer ? C'est le vieux Jean, réputé impartial, qui se lance, avec un laconique mais convaincu:
" Mad tré !
- Chez lui, ça veut dire qu'il n'en a jamais mangé de meilleure ! Elle est vraiment très bonne, ma chérie. Vous êtes reçue au brevet de coq sur Men Du, en vertu des droits qui me sont conférés.
- Et le bosco confirme s'il en était besoin, ajoute Francis, qui profite de la situation pour lui octroyer un baiser.
- Merci les garçons, je suis très honorée... Allez, mangez pendant que c'est chaud vous me ferez plaisir."
Le silence s'établit jusqu'à la fin du repas, ponctué seulement de quelques "encore ?", "merci !"... En pelant sa pomme, Francis réattaque :
" À propos de godille, je crois que Marc en a encore une bonne à raconter !
- Laquelle donc ?
- Celle du congre du siècle, voyons... allez, raconte !
- Ya! Elle n'est pas tout à fait à mon honneur, enfin je m'exécute quand même...
- C'est quelque chose pour vous la godille, les gars!"
Silence, réflexion profonde, puis Marc se lance dans une explication dont il n'est pas certain de se sortir, car il continue de réfléchir en parlant:" Je crois au fond que cela a inconsciemment une connotation assez sexuelle. Y a l'aviron et le trou de godille, tout un programme... l'un dans l'autre! Et puis on apprend, nous les garçons de la côte, à godiller dès qu'on a le derrière dans une plate, soit sept, huit ou neuf ans. Neuf ans c'est déjà tard! Ça nous différencie des filles et des touristes. On commence dans le fond du port, s'entraînant les uns les autres. Un gars qui ne sait pas manier son bout de bois n'est pas un vrai mâle! En fait c'est un moyen de propulsion au rendement pas très bon, c'est surtout fait pour se déplacer dans le port, en prenant le moins de place possible, entre les bateaux, là où on serait embarrassés avec un aviron sur chaque bord. Avec l'aviron de la taille idoine, ça permet aussi de déplacer un très gros bateau. Pour le reste, il faut bien reconnaître que la nage classique avec deux avirons est bien moins fatigante, et plus efficace. Mais lorsqu'on est môme, à l'âge où on commence à en avoir besoin, c'est un moyen de s'affirmer, alors on godille tout le temps, même quand ce n'est pas nécessaire, même quand c'est imprudent. Voilà pourquoi il arrive tant d'aventures aux gamins, marrantes ou moins drôles, privilèges des garçons, fiers avec leur aviron sur l'épaule ou dans l'échancrure du tableau arrière. Alors le gars qui gagne une course de godille, je ne te décris pas la valeur de l'auréole!
- Oui ben le Ronan en question, c'était un vrai Big Brother, il a appris à godiller à sa petite sœur, et je vous garantis que je fais ça bien les enfants.- Mais je n'en doute pas, ricane gentiment Jean... Surtout, équipage du Men Du, pas de réflexions déplacées!
- On n'y pensait vraiment pas vieux satyre. Sérieux, Anne, j'ai toujours cru que tu étais une fille exceptionnelle, depuis que je te connais.
- Et moi je sais bien que seules les filles qui ont été un peu garçon-manqué, juste au moment où il le fallait de leur vie, sont de grandes amoureuses. Merci à Ronan. Je t'aime, petit mousse de mon cœur, et je le clame devant ces rustres. Viens partager la bannette du chef!
- Allez les gars, on fait table nette, la vaisselle dans le cockpit, à faire demain matin. Le premier debout va chercher du pain frais et deux pains de glace, sans réveiller les autres autrement qu'avec l'odeur du café qu'il prépare au retour.
- Ça, je sais faire, vous pouvez compter sur moi", promet Jean.
Tout est rangé et propre en un tour de main de chacun. Le fidèle Primus a bien réchauffé le bateau pendant le repas. Par contre, l'atmosphère enfumée a bien besoin d'un coup d'air, et Marc ouvre en grand portes et panneau coulissant. Un petit salut à la citadelle endormie, un pipi dans les étoiles, et tout ce petit monde déploie son duvet, portes refermées et panneau entr'ouvert, poêle en veilleuse. Sur bâbord, la petite cabine du propriétaire est chaude et accueillante. Anne et Marc s'y retrouvent, dans les bras l'un de l'autre un long moment, avant de se glisser dans leurs duvets assemblés en double. Dodo sage pour ne pas réveiller les copains!Au petit matin c'est effectivement l'odeur puissante du café de Jean qui les réveille. Un sourire entendu et complice leur sert de bonjour à tous les deux. Un vague souvenir qui se précise au fur et à mesure qu'ils émergeant: ils ont fait l'amour tout doucement sans bruit et sans ébats, en plein milieu de la nuit, comme en un rêve bien vivant. Sacré Men Du, t'es vraiment baptisé! Les deux autres compères dormaient du sommeil du juste, ou sont d'une discrétion exemplaire. Toujours est-il qu'ils les accueillent d'un franc salut d'équipiers. Jus d'orange, baguette fraîche, confiture d'oranges, café fort, première cigarette, moral au beau fixe établi dans la foulée. Le vent a un peu forci un moment dans la nuit, mais rien n'a bougé. Francis s'est levé seulement une fois pour déplacer une défense qui grinçait contre le rafiot à côté. Maintenant la brise légère d'Est s'est de nouveau établie.Ils ont eu de nouveau un temps de curé pour rentrer. Cette fois le flèche, blanc cristallin, tranchant sur la grand-voile cachou, orgueil du bateau et de l'équipage, a été envoyé. Comme à une fête des Vieux Gréements, ils sont rentrés jusqu'au bout à la voile, y compris la prise de la bouée, en l'honneur d'Anne, et pour se faire plaisir. Super journée. Nouvel équipage? Soudé! Ainsi se construit le bonheur, pièce à pièce, avec des petits riens quotidiens, comme un mur de pierres sèches. Un mur de pierres de taille, c'est brutal et carré, chacun des éléments est écorché pour avoir sa place. Un mur de pierres sèches c'est tout un art, un jeu de patience, un amour de la matière qu'on respecte et qu'on choisit mûrement, pièce à pièce selon sa forme, pour qu'elle épouse ses voisines courbe à courbe, détail à contre-détail. Le mortier du premier est gâché d'un seul coup, et il n'y pousse rien. La matrice du second est formée doucement par la poussière du ciel, au fil des ans, et le Lierre et les Nombrils de Vénus s'y nichent, un peu plus d'une saison sur l'autre... ainsi que les Linaires Cymbalaires, aux toutes petites fleurs bleues si délicates! Les peuples heureux n'ont pas d'Histoire, dit-on; c'est peut-être vrai, mais ils ont des histoires, dont chacune est indispensable à la tenue du mur.Tout en ordre à bord, chacun est rentré chez soi sagement, la tête pleine de brise et de sourires d'amitié. Une page vitale de l'histoire d'Anne et Marc vient d'être écrite; ils se sont séparés en confiance.…..

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Vous êtes le ème visiteur, merci de votre passage. --------- Ken tuch' (à plus) !
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