Extraits - Les Livres de Pierre LIVORY

Aller au contenu

Menu principal

Extraits

DEFERLANTES


Extraits de "Déferlantes"


Envers et contre tous.


En ce début d’année scolaire, Paul avait découvert un petit animal meurtri, qui suivait les cours de loin, toujours à part, sans participer, et qui cachait son regard derrière les arrangements extravagants de sa chevelure indomptable. Et lui, Paul, l’égocentrique, le joyeux drille quelque peu superficiel, s’était juré d’aider Valérie. Parce que c’était son boulot, parce qu’il croyait que le sport pouvait être le bon remède. Parce que. Il n’avait pas vu le danger. Patiemment, il avait accompli sa tâche de prof, cherchant l’étincelle d’intérêt derrière les mèches sombres, à l’affût du moindre signe de satisfaction en réponse à ses encouragements ou son assentiment. Il avait trouvé le saut en hauteur, et les longues jambes de Valérie avaient fait merveille. Il lui avait bien fallu discipliner tant soit peu sa crinière pour voir la barreelle était apparue un matin  arborant une fière queue de cheval digne d’une reine inaccessible. Ce jour-là, elle avait amélioré sa performance de sept centimètresÀ la réception, assise dans la fosse et contemplant la barre qui vibrait légèrement, elle avait osé quêter de muettes félicitations, droit dans les yeux de Paul, complètement dérouté de se sentir rougir en lui faisant un clin d’œil de connivence. Ce saut magnifique avait déclenché un irréversible processus de progrès dans tous les domaines. On en parlait en salle des profs quelques jours après, chacun et chacune se félicitant de la métamorphose, timide, certes, et peut-être encore fragile, mais qui semblait inéluctable. Tous feignaient d’en ignorer la cause, et Paul faisait le modeste.


Paul et Christian, l’équipage est reformé. Il fait doux ce soir, et la nuit promet d’être longue. Ils se sont installés sous la tonnelle qui domine la mer, derrière la maison. Christian est allé chercher sardines et pâtés, saucisson et fromages, sans oublier un de ses meilleurs Saint-milion Grand Cru. Pour lui, déjà repu, il a préparé du café accompagné d’un lambig des familles. Plus tard, Paul attaquera lui aussi le lagoutchichtr bienfaisant. Ils viennent de mouiller le chalut de leurs souvenirs, qu’ils vont tirer en bœufs pendant les heures qui viennent, jusqu’au jour sans doute, pour pêcher la godaille d’une nouvelle vie. Paul tente un moment de manger discrètement, mais ne peut donner le change longtemps et ne cache plus qu’il a faimautrement à quoi servirait-il d’être copainsChristian fait semblant de chercher des idées dans la fumée de sa cigarette. Les mots vont venir, tout à l’heure, comme le ressac qui s’étale doucement sur le sable plus bas. Il ne faut rien forcer, c’est comme un retour de galbord qui doit prendre sa place tout seul, juste avec deux coups de maillet, pour parfaire. Paul va s’accouder une minute à la main courante, comme pour puiser courage dans l’ombre, et revient s’asseoir «n’as rien oublié, n’est ce pas, Christian  - Non, je n’ai rien oublié, comment pourrais-je - Je ne suis pas guéri, tu sais  

Mais tout doucement et de façon pernicieuse le monde raisonnable avait ourdi sa vengeance. Ce genre de bonheur est insultant, il claque trop fort au vent, il fait trop de bruit dans les chaumières, il fait trop naître de parti pris, il fomente des idées, et des envies de rébellion. Il secoue les hommes et les femmes, il fait remonter en surface les vieilles rancœurs étouffées par l’habitude, les convenances, la paresse et l’hypocrisie. On condamne ou on admire, on réprouve ou on envie, si l’on est indifférent c’est qu’on n’est pas vivant. Et, bien souvent, un mélange de tous ces sentiments contradictoires agace encore plus celui ou celle qui les éprouve et ne sait trier, et l’entraîne vers une prise de position radicale et sans nuances. Bref, on est très loin du "seule la passion est raisonnable", et la machine à détruire se met en route. Comme simplement vivre leur bonheur au grand jour équivalait à la narguer, Paul et Valérie n’allaient pas échapper au rouleau compresseur de l’Institution.



La Barre à Roue.

Peut-être ne le saviez-vous pas, mais tout là-bas, au bout des tempêtes, au bout des calmes, au bout du vent, toutes les mers et tous les océans du globe se rejoignent en un lieu secret. Au cœur de cette communion, il est une île dont personne ne revient pour la décrire. Les Anciens savent bien ça, et l'ont baptisée l'Île aux Morts Marins. Beaucoup d'eux n'ont qu'aperçu la mince ligne de son rivage, au loin ; quelques-uns ont approché sa falaise ou ses sables. Ceux-là ont eu l'ultime chance de pouvoir virer de bord à temps, la voile déchirée réparée in extremis, ou le moteur décidant d'un coup de ne plus vouloir mourir, tout juste avant que le courant inexorable qui y mène ne les emporte. C'est bien connu, il n'est que trois espèces d'hommes : les Marins, les Vivants et les Morts. Là-bas, sur l'Île, les Marins perdus en mer, et dont le corps n'a pas été rendu aux hommes, attendent patiemment la dernière pièce de leur bateau démoli que l'océan finira un jour par leur rendre, leur permettant de terminer la reconstruction entamée depuis belle lurette. Ce jour-là, ni morts ni vivants, ils pourront de nouveau appareiller avec leur équipage, et ils partiront pour leur vrai dernier voyage, celui qui les conduira vers le paradis définitif des Gens de Mer. Un marin, c'est viscéralement patient, et ceux-là le sont d'autant plus qu'un jour, pour eux, le temps s'est arrêté, alors que les secondes et les heures des hommes continuent de s'égrener.



La caverne de Léonard
Un café au lait, une douche et un baiser à Maman plus tard, Pierrig se retrouve donc à la gendarmerie et raconte son histoire en confiance : " Léo et moi, on est copains depuis deux ans déjà. Je l'aime beaucoup Léo, il me montre plein de choses qu'on n'apprend pas à l'école. Et puis parfois il est très triste, et il aime que je lui raconte mes journées et mes jeux avec mes copains de mon âge. Ça lui fait du bien, ça lui fait comme de l'air frais, qu'il dit. On s'est rencontrés un jour que je cherchais des vers pour la pêche. Lui allait ramasser des palourdes. Je savais déjà que les vers sont sous les petits tortillons de sable qu'ils font en s'enfonçant, mais Léo s'est arrêté près de moi et m'a regardé faire : il m'a dit qu'avec ma petite pelle ce n'était pas très facile, et qu'il valait mieux chercher sous les tortillons près des rochers, car les vers s'enfoncent moins profond. C'était vrai, j'en ai trouvé beaucoup plus, et je me suis dit alors que le vieux bonhomme était très fort. Quand j'ai eu fini, je suis allé avec lui à la pêche aux palourdes. Il connaissait les bons coins, et en a ramassé tout un panier en un rien de temps. Il m'en a donné un peu, que j'ai ramenées à la maison, comme si je les avais trouvées en cherchant des vers. C'est comme ça qu'on est devenu copains.



Tout pareil
D'aucuns disaient : "Ils ne sont pas vraiment finis ces deux-là !". D'autres : "Oppala ! Ne vous y fiez pas, ils sont bien plus malins qu'ils n'en ont l'air !" La vérité dans tout ça ? Personne n'a jamais pu conclure. Au milieu peut-être, entre les deux, à coup sûr !
Ils avaient eu le même père. La même mère aussi d'ailleurs. C'étaient deux frères, quoi ; deux vrais frères. Deux pêcheurs professionnels, inséparables: peut-être sentaient-ils confusément la nécessité de se mettre à deux pour rassembler les qualités d'un type normal, ou réputé tel ? Pour les défauts, pas besoin de coalition, ni d'imagination ! Dans les rues et les bistrots du port, dont ils étaient figures incontournables, on les avait affublés de deux surnoms adaptés, comme sait les réussir la verve populaire. L'aîné, ayant reçu sur les fonds baptismaux le prénom de François, pêcheur et marchand de son poisson, et dont l'élocution était souvent barbouillée, s'était vu attribuer le sobriquet d'Anchois. Le cadet, au degré de finition encore plus approximatif, prénommé légalement René, et aux discours se limitant à une suite de "Hon, hon !", toutefois nuancés et modulés, avait écopé de l'appellation contrôlée suivante : Pon-mier. Vous avez saisi ? Anchois-Ponmier, résultat de la charade bien connue pour définir François Premier, prononcé comme ils l'auraient fait, s'ils n'avaient pas oublié qu'un jour lointain, sur les bancs de l'école, un maître méritant leur avait parlé de l'illustre personnage. Et comme on rencontrait rarement l'un sans l'autre …
C'était manifestement Anchois le chef du duo. Privilège de l'aîné, d'abord, privilège acquis mais conforté par sa qualité d'orateur. Ponmier faisait figure de second, en honhonnant souvent, mais sans barguigner. Depuis leurs facultés, ces intellectuels avaient un maître à penser et à agir, j'ai nommé Daniel, dit Danig, qui leur avait montré très tôt comment préserver leur fond de culotte de l'usure sur le bois rugueux des sièges scolaires, quitte à l'arracher plus sûrement sur celui des canotes ou sur les cailloux. Danig, c'était le Dieu, le Modèleil avait tout pour plaire et pour réussir. Une admiration sans bornes et sans arrière pensée s'était installée dans la simple-double tête des deux frangins, dès ces années-là. Danig jouait naïvement de cette aura, habilement, mais sans perfidie. Ils avaient somme toute eu une jeunesse heureuse. Les années avaient passé, service chacun de son bord dans la Royale, retour au Pays, installation en couple pour Anchois-Ponmier, quelques saisons de vie de patachon puis mariage, pour Danig …
Aujourd'hui au bistrot : " Anchois, tu prendras quoi  ?   - Comme Danig !  - OK … et toi, Ponmier ?  - Hon-hon !  - Trois demis pour ces messieurs !"  L'admiration des deux énergumènes pour Danig n'a pas faibli. Cependant elle s'est, au fil des ans, empreinte d'un peu plus de complexité. Pas tout à fait clairvoyants, mais pas aveugles, ils sentent bien poindre un peu de jalousie … et Danig joue et abuse parfois de la situation. Il n'hésite pas à les laisser un peu fatigués dans un coin, pour profiter de quelques heures de vraie liberté avec ses copains, ou pour partir en pêche sans leur dévoiler où il va mouiller ses filets. Il faut bien dire que leur idolâtrie pèse souvent un peu lourd ! Mais toujours Danig leur évite la catastrophe, et sait jusqu'où ne pas aller trop loin. Les mauvaises langues clameront sans plus de réflexion qu'il faut bien ne pas casser le jouet !


La dernière porte.
Une fois dépassé le somptueux massif de rhododendrons croulant sous sa chevelure de fleurs mauves, l'antique automobile pointe son museau entre les deux énormes châtaigniers aux longs abattis torturés. Tanguy s'arrête pile, le souffle coupé : il est chez lui ! Portière ouverte, les bras croisés sur le volant presque horizontal, il se repaît un long moment du silence et des odeurs variées qui l'assaillent impérieusement. En désordre, des émotions anciennes tentent une percée concurrente, mais il les repousse, avide seulement encore de s'imprégner de l'instant.
Tanguy a vécu toute son adolescence loin de sa région natale, dont il garde enfoui le souvenir tendre et tenace. Ses parents sont encore là-bas, expatriés dans ces plaines du Nord qu'il abhorre. Lui, à vingt-neuf ans, nanti de son diplôme d'études supérieures de gestion, riche de ses trois ans de premier emploi dans une énorme scierie de l'Est, a décidé de revenir travailler au Pays. C'est le moyen sine qua non pour retrouver son équilibre, pense-t-il. Tel est aussi le sentiment de ses grands frère et sœur, qui ont bien l'intention de faire de même sous peu. Les parents reviendront plus tard, pour leur retraite qui approche.
Tanguy a une idée précise : trouver du travail à une distance raisonnable de la maison des grands-parents, dont il occupera une chambre, ce qui n'empêchera pas frère, sœur et parents d'y venir à leur gré pour des vacances : c'est convenu ainsi entre eux. Plus tard, on rénovera tous ensemble le deuxième bâtiment de ferme, à deux champs de là.
En cet instant, Tanguy prend soudain conscience que sa solitude ne lui pèse pas, comme elle le fait pourtant depuis de longs mois. Il en est quelque peu surpris … avec un soupçon fugace de sentiment de culpabilité. Il descend lentement du siège défoncé, et hasarde quelques pas dans l'allée. Il a choisi de ne pas rentrer plus loin la voiture, de faire sa découverte doucement, délicatement, pour déranger le moins possible l'atmosphère de ces lieux magiques, et la faire sienne. L'herbe est haute et un peu folle, mais on voit bien qu'elle a été fauchée il y a quelques semaines. L'allée a été désherbée ; le gravillon ocre est bien visible sur deux bandes, mais la crête du milieu est verte de plantain et de pissenlits. Le long du pignon qui s'impose en premier, les hortensias bleu cyan semblent monter à l'assaut. Ils sont luxuriants de leurs grosses pommes lumineuses et gaies, comme posées sur leur lit de feuilles larges et grasses. On voit qu'ils ont été taillés à l'automne précédent. Il faudra aller bien remercier Le Gros Jean d'avoir tenu promesse, et maintenu un peu de civilisation en ces lieux. À l'angle, les fuchsias, dans leurs habits d'évêque, ont eu bien du mal à se frayer un chemin, et ont allongé démesurément leurs tiges pour brandir leurs étoiles bicolores au soleil. À gauche, le frêne tentaculaire semble vouloir protéger la maison, en étendant deux de ses gros bras chargés, pour faire le calme par-dessus le toit.

"Ce jour-là, Clémence était devenue ma femme. Oh ! elle était de la famille déjà, depuis quatre ans. On avait passé le bac ensemble, et l'on ne se quittait plus. Je venais d'être embauché dans une grosse entreprise, elle devait partir en tournée à l'étranger pour deux mois. Elle voulait partir Madame, et tous les programmes avaient été imprimés en anticipant. Clémence était pianiste et commençait à se faire remarquer. Elle savait allier finesse et fermeté, délicatesse et puissance. J'aimais l'écouter. On avait prévu un buffet rapide le midi, après la cérémonie, et un repas de famille et d'amis le soir, dans la maison des parents de Clémence. Il faisait doux, l'air était à la fois calme et vibrant de la chaleur de la journée. Nous parlions dans notre chambre, avant de descendre rejoindre tout le monde. Je revois maintenant les zigzags des hirondelles qui se découpaient dans le rectangle de la porte-fenêtre ouverte.


Nectar plus ultra

Chez Henri d'Escoublac, propriétaire du château du même nom, Pauillac appellation contrôlée, on est vigneron de père en fils depuis douze générations. Depuis le même temps, perdure une tradition dont le secret est jalousement gardé, et dont les manifestations étonnent toujours leurs témoins. C'est idiot, ça ne tient pas à l'analyse, mais c'est ainsi : chez les d'Escoublac, on ne vide jamais une bouteille de vin jusqu'au fond, un tout petit reliquat doit être gardé, pour être versé dans la suivante débouchée, selon tout un cérémonial !
Toute doctrine a sa raison, ou pour le moins son explication, et d'aucuns s'efforcent, depuis son instauration, d'en faire la découverte. Cela fait donc autant de générations de chercheurs qui n'ont pas beaucoup progressé depuis quelques siècles ! D'ailleurs, même dans la famille d'Escoublac, tout le monde ne sait pas. Bien que l'injonction s'applique sans faille, seuls sont mis dans le secret ceux qui ont à en connaître, pour être en mesure de veiller à son application stricte, et à sa transmission sans hiatus. Et pas question de lever le voile, la colère du patriarche serait terrible !
Chez les d'Escoublac, on est Henri de père en petit-fils né de fils aîné. L'aîné en question est prénommé Étienne, c'est systématique, inéluctable, sacré. Cette coutume a pu être maintenue au fil des siècles, au prix seulement de deux exceptions inavouables, l'arbre généalogique tout enluminé en atteste. Le tout premier connu de la lignée était un Henri, et ça confère une importance accrue au chef actuel de la tribu, du moins en est-il fermement convaincu. En tout cas, c'est lui qui détient, dans un précieux coffret de bois des Îles, la preuve écrite du Secret, et le processus de son explication. Seul son testament indiquera plus tard, à l'ayant droit ad hoc, la localisation de la pierre derrière laquelle cette boîte inestimable est cachée. Certains pensent que son épouse est dans la confidence, mais elle est bien trop soumise pour en convenir. Elle éluderait la question, que personne, d'ailleurs, n'aurait l'outrecuidance de lui poser. On dit qu'un jour toutefois, dans des temps reculés, une d'Escoublac par alliance, et qui ne manquait pas de caractère, avait trouvé là un moyen infaillible de rendre son volage mari plus raisonnable, en menaçant de dévoiler le secret. Les mauvaises langues, sans nul doute!
Alors nous allons voir comment se traduit en actes le maintien de cette fameuse tradition, destinée à conserver, au travers des âges, la noblesse du cru de ce vénérable château.

- Et alors ? Vrai, on ne saura pas le pourquoi ? Il n'y a personne à soudoyer pour apprendre, pas d'épouse de sachant qui veuille se venger d'une incartade maritale, ou l'inverse, pas de gamin précoce qui aurait tout compris, n'aurait rien à faire de ce secret, et serait prêt à le livrer pour une babiole ?  - Écoutez, vous pouvez constater que je suis allé assez loin dans mes investigations : je me suis fait inviter, j'ai observé, j'ai interrogé, je bute là, au seuil de l'explication, que je sens à la fois si proche et si inaccessible. Si vous avez une idée, je suis preneur, et je repars en chasse !  - J'ai suivi attentivement votre récit, et une chose me frappe et m'intrigue : le trois mâts Jéroboam. Il tombe comme des cheveux sur la soupe, et pourtant semble au cœur de l'affaire puisqu'il fait partie de l'incantation. Je ne sais pourquoi, mais à votre place je partirais sur la trace de l'histoire de ce navire, à Bordeaux, au Musée de la Marine … que sais-je ? Enfin, une intuition qui vaut ce qu'elle vaut …


- Après quelques mois d'enquête sur les traces du Jéroboam, qui me menèrent successivement de Paris à Étel, de Quimper à Paimbeuf, de Villeneuve sur Lot, à Cahors, puis de Cowes à Cork, ainsi qu'à Bristol, puis de nouveau au Musée de la Marine à Paris, je fus en mesure de rassembler les éléments dont vous me permettrez de vous faire  la synthèse aujourd'hui :
C'était un fameux trois mâts construit sur les bords de la Loire, le premier grand navire qu'armaient les Gentien. La famille était armateur depuis des temps immémoriaux : une petite flottille de bricks faisait le cabotage ente la Gironde et la Bretagne Sud, montant du vin en Morbihan, descendant des pommes de terre et des grumes de feuillus jusqu'à Pauillac, remontant à Bordeaux ou parfois les rives de la Garonne, à la rencontre des gabares gorgées des vins de Cahors. Commerce florissant qui permit un jour à Henri Gentien d'acquérir une petite propriété vinicole sise aux alentours de Pauillac, d'y bâtir en peu de temps une splendide demeure qu'il baptisa "Château d'Escoublac", du nom du hameau voisin. Henri Gentien devint Henri Gentien d'Escoublac, puis Henri d'Escoublac par la grâce du Seigneur d'Aquitaine de l'époque. L’ancien vigneron du domaine s'était vendu avec les terres. Malgré le regret d'avoir du en passer par-là, il voyait d'un bon œil les projets du nouveau propriétaire, et sa situation de maître de chais lui paraissait, tous comptes faits, plus confortable que la précédente. Il avait toujours mis sa fierté dans l'élaboration d'un vin le meilleur qui soit, et il continuait. Henri était donc devenu gentleman-vigneron. Il avait passé le commandement du Jéroboam, le trois mâts familial, à son fils Étienne, qui le menait avec succès sur les routes des Amériques, essentiellement la Route du Tabac. Étienne était un bon capitaine, et le trafic était florissant.


Six jours déjà …

Six jours déjà que Jean survit dans le compartiment étanche de sa coque retournée.
Lorsque la vague monstrueuse avait brutalement soulevé le catamaran et l'avait retourné comme une crêpe, il avait eu une chance inouïe. Bien sûr il l'avait aidée, cette chance, en capelant son harnais dès que cela avait fraîchi, mais il était amarré très court, et s'était retrouvé un instant bloqué sous l'eau. Relié au bateau, certes, mais bloqué. Ce sont des secondes valant des heures qui lui avaient été nécessaires pour larguer le mousqueton, et venir respirer de longues minutes, à califourchon sur la coque tribord, désormais à l'envers, dans un calme tout relatif. Il avait contemplé longuement le désastre, assez sonné tout de même, une douleur sourde au crâne. Le bras de liaison avant avait l'air squelettique, débarrassé qu'il était de toutes les pièces de carénage. Sous l'eau maintenant, le mât était brisé, à mi-hauteur semblait-il. L'ensemble du gréement formait un indescriptible fouillis, les voiles une masse fluctuante bleuâtre, comme irréelle, ondoyant dans le calme glauque d'entre les deux coques, en travers des vagues. Avec un monocoque qui démâte, il est un travail important et urgent à attaquer de suite après l'événement : se débarrasser par tous les moyens des tronçons de mât, soit en les hissant à bord si possible, en vue de l'installation d'un gréement de fortune, soit en les abandonnant à la mer. Dans tous les cas, il faut cisailler tout ce qui relie cet espar brisé au bateau. Sinon, le danger est grand d'un coup de bélier perforant la coque. Ici, avec un catamaran retourné, le danger est bien moindre, les pièces brisées voyant leurs mouvements amortis, puisque immergées. De toute façon, on ne voit pas bien comment couper les différents câbles dans cette position. Un catamaran et son équipage ne dépendent plus que du monde extérieur, car le bateau est impossible à redresser et inapte, dans cette position, à recevoir une quelconque installation de fortune lui assurant un minimum d'autonomie. Il faut signaler sa position et attendre les secours, en organisant sa survie, sans oublier de se féliciter d'être encore à bord.
Jean s'était récité inconsciemment ces bonnes leçons pendant qu'il récupérait, submergé régulièrement par les vagues. Il avait éprouvé le besoin de savoir si le ciel existait encore et s'il était en bonne place : au-dessus. C'était la première fois qu'il cabanait sur un gros cata, mais il y avait des lustres qu'il s'y était mentalement préparé, et il s'était senti étonnamment calme. La mer était encore grosse, mais le vacarme était moindre. Tout à l'heure il était tel que la chute du bateau avait semblé se faire sans bruit, et que la fracture du mât au contact de l'eau n'avait fait qu'un petit crac d'allumette brisée, perdu dans le déluge de décibels.
Après s'être assuré qu'il ne pouvait effectivement rien faire pour améliorer la situation, il avait entrepris de rejoindre la petite cellule de survie. Le sas avait bien fonctionné, et la dernière trappe refermée, il avait déclenché sa deuxième balise Argos, qui allait confirmer au monde sa situation de détresse et permettre aux secours de décider des actions à entreprendre. Aussitôt après, il s'était effondré sur la bannette de toile, et le cadre alu avait résisté à ce qui était en fait une lourde chute …


Marée d’équivoque …
…   
Il n'y a pas de temps à perdre s'il veut profiter encore de deux heures de baissant. Aussi, taille-t-il au plus court à travers la lande. Il se hâte sur le tout petit sentier étroit, pas plus large que deux pieds, qui serpente en évitant les touffes d'ajoncs et de genêts. Certaines griffent à la hauteur du genou, d'autres lui passent largement par-dessus la tête, formant un tunnel parfumé. De temps en temps le panier se prend dans une branche et Pierrig le décroche d'un coup de reins. Surtout ne pas accrocher le haveneau ! Dans les endroits découverts, on passe tour à tour de l'odeur finement épicée des œillets sauvages au parfum lourd des lys des dunes, à la fleur torturée. Pierrig a l'habitude de tout ça, mais s'en réjouit à chaque fois : ça fait partie de l'identité de son pays. En temps normal, la brise disperse par bouffées ces senteurs riches, comme pour leur permettre de se renouveler. Aujourd'hui, par cette pétole déjà écrasante, les parfums s'installent. L'image de Lénaïg s'impose en filigrane, et Pierrig soupire au rêve impossible d'une telle promenade en sa compagnie. Il ralentit un peu à cette pensée, puis reprend son pas rapide. Bon Dieu qu'il fait chaud même à cette heure-là ! Pierrig approche enfin de la côte. Le petit chemin caillouteux est devenu progressivement sableux et les ajoncs ont disparu, remplacés par une herbe drue et rase, comme du gazon espagnol, parsemée de petites fleurs mauves. Le parfum dominant est maintenant celui de la mer et de l'iode du goémon, d'autant plus prenant que la mer baisse, découvrant lentement de majestueuses touffes noires ou marron, qui vont pouvoir se reposer des courants pendant quelques heures. Ça y est, il est chez lui, comme dans son jardin protégé !
Pierrig traîne ses bottes sur le sable, sec, blanc et fin, puis dur et humide. Les bottes, ce n'est pas indispensable, mais ça fait adulte, surtout celles-ci, un peu grandes pour lui, et qui lui viennent de son frère Brendan. Ça fait pro ! Sur le sable dur, persécutés par la chaleur qui monte, toute une population de petits crabes verts, délaissés par la mer, se précipitent, apparemment en tous sens. En fait, ils cherchent le retour le plus prompt possible vers la mer nourricière, ou du moins vers une touffe de goémon encore humide, qui les protégera de la chaleur jusqu'au retour du flot. Pierrig, lui aussi, va tout droit au bord de l'eau. Il va pouvoir pêcher en suivant le jusant encore quelque temps. Malgré ses lourdes bottes, il y parvient avant les crabes ! Dans une faille profonde, ouverte dans une roche haute comme une montagne, il repère des cailloux propices aux dormeurs, et il entreprend de les soulever l'un après l'autre. Rien sous le premier, un gros crabe vert sous le second. Le troisième recouvre un trou d'eau assez profond et une belle motelle, réveillée en sursaut, asperge les alentours de violents coups de queue. Pierrig la laisse se calmer et recouvre son gîte, comme il le fait soigneusement pour tous les cailloux qu'il soulève. Son père lui a appris les conséquences funestes de laisser les cailloux à l'envers : tout le bio-système se trouve détruit, des animaux ou des algues microscopiques aux espèces les plus évoluées, autour de cette tache de pourriture, qui se forme sous le caillou renversé. La multiplication de ses actions met en péril la vie de toute une zone. Toujours est-il que Pierrig n'a encore rien trouvé et il s'enfonce dans la faille. Là ! Un superbe dormeur ! Un clos-poing, dit-on en Normandie, allusion à sa ressemblance avec un poing fermé, lorsqu'il serre ses pattes contre son corps, défense passive efficace. Terré dans une anfractuosité, c'est en tétanisant les muscles de ses pattes bloquées contre les parois qu'il empêche qu'on le sorte de là. Deux solutions alors, casser les pinces, ce qui est dommage pour l'esthétique de la prise, ou casser un peu de caillou quand c'est possible. On peut aussi attendre, longtemps, que Monsieur se décontracte ! Bref, avec un peu de ruse, Pierrig attrape son premier dormeur de la journée, une belle bête, pour sûr ! Plus loin, dans une petite mare, dérangeant quelques actinies qui replient leur fleur délicate au passage du haveneau, Pierrig pêche plusieurs chèvres, ces petits crabes batailleurs aux pattes arrière palmées, qui nagent ou qui courent si vite, et dont la chair est fine et succulente. Il faut être habile pour les saisir par derrière, en évitant leurs pinces acérées. Pierrig a l'habitude, et son panier d'osier se garnit peu à peu. Il a fourré une grosse poignée de goémon sur sa godaille pour la maintenir au frais. Au frais, au frais … tiens, une petite gorgée d'eau ferait du bien, sous cette lourdeur. Mais Pierrig réalise alors qu'il a laissé la bouteille d'eau. Oh, il la voit très bien, posée sur un coin de caisse, à la sortie de la cour ! Et la pêche n'est pas finie, il va bien falloir supporter la chaleur encore quelques heures !


Guerre et Pêche.

C'est ainsi que, ce soir, Youenn et Jobig se retrouvent à ramper dans la vase puante du port de pêche, à la limite du port militaire, parmi les coques endormies. Il fait un vent de suroît solidement établi, qui lâche des grains de pluie agressive tous les quarts d'heure. Pas idéal comme conditions pour ce qu'ils ont à faire, mais ça masque bien le bruit de leur progression : les bateaux de pêche, et notamment ce foutu San Cristobal font l'objet d'une surveillance accrue depuis son arrivée, et les rondes des flics sont plus rapprochées que d'habitude. Sauf depuis quelques jours, dit-on.

C'est la troisième fois en deux ans que le San Cristobal se retrouve bloqué à quai. La première fois, simplement égaré dans une zone de pêche à lui interdite, il avait été ramené au port sous escorte par un patrouilleur des Affaires Maritimes. Le délit était mineur, et le patron fautif avait obtempéré sans histoires, sachant que son affaire serait vite réglée. Souriant, l'air un peu narquois, l'équipage était sur le pont, comme à la parade, qui un pinceau, qui une brosse, qui une boîte de peinture à la main, fermement décidé à profiter de ces quelques jours de répit forcé pour refaire une propreté à leur canote. De fait, quatre jours plus tard, l'amende symbolique réglée, ses superstructures pimpantes, le San Cristobal reprenait la mer, route-pêche, libre d'aller traîner son chalut, peut-être dans les mêmes eaux !  Et six mois après, le même San Cristobal se retrouvait amarré à quai à la même place, l'équipage ressortant les pots de peinture, comme chez eux ! L'affaire était plus grave. Surpris dans les mêmes parages que précédemment, ne pouvant cette fois prétendre à une erreur de positionnement, le patron coupable avait tenté de fuir, essayant d'échapper à la vedette. Il avait fallu faire appel à la Royale et son gros patrouilleur armé pour faire entendre raison après intimidation. Cette fois, les gars allaient avoir tout le temps devant eux pour refaire une peinture complète, sans nul doute ! L'entrée au port s'était faite sous les quolibets et les menaces des équipages du coin, l'heure faisant que la majorité était de retour de pêche, les derniers ayant accompagné le convoi, en menaçant bruyamment les contrevenants de représailles. Les flics avaient eu bien du mal à protéger le patron, qui devait aller déposer ses papiers aux Autorités, pendant que ses gars attaquaient la propreté, un cordon de police sur le quai, le long du bord. L'émeute avait été évitée, mais la température était montée de quelques crans sur l'échelle de Centigrade. Le bateau avait été fouillé de fond en comble. Sa cale à poisson comportait des caches qui recelaient du merluchon hors taille. Le délit était caractérisé. Il y aurait procès. San Cristobal n'avait pu reprendre la mer, en catimini, de nuit, que cinq semaines plus tard, après qu'une caution importante eût été déposée par l'armateur au greffe du Tribunal. Au petit matin la colère grondait devant la place à quai désertée. L'annonce du montant de la caution versée avait tout juste calmé les esprits.


Vous êtes le ème visiteur, merci de votre passage. --------- Ken tuch' (à plus) !
Retourner au contenu | Retourner au menu