Extraits - Les Livres de Pierre LIVORY

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Extraits

GAMINS d'la CÔTE

Extraits de GAMINS d'la CÔTE
Imaginons les héros de " CONNIVENCES " rassemblés, après le repas, autour d'une bonne flambée qui illumine l'immense cheminée de " Ar Ger d'an Enez " (La Ferme dans l'Île). Anne, qui a encore régalé tout le monde ce soir, Marc, Marie et Francis, Fanch et Sandrine. Il y a sans doute aussi les fidèles Olivier et Jean, et Ronan aussi, avec sa fiancée définitive … et les enfants de tout ce monde.Chacun a trouvé sa place confortable, et l'on bavarde, on chante … puis on raconte des histoires, des anecdotes de gosses, imprégnées d'eau salée pour la plupart, que beaucoup connaissent déjà, mais pas tous, alors, on n'a pas peur de se répéter.Joignez-vous à eux, prenez un verre, là ! … Étalez-vous où ça vous tente et écoutez, " bouche bée pour mieux entendre ! ", comme dit notre ami Jean-Marie Fil d'Acier !
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Mauvais coup de soleil aux Glénan.
Pour changer de sujet, lance Marc, je vais vous en conter une qui m'est arrivée quand j'étais aux Glénan. Tu sais, Anne, cette école de voile à laquelle je dois tant, et toi aussi, par voie d'osmose, ainsi que Loïc sans nul doute.C'était l'année où j'étais chef de bord sur les voiliers de petite croisière, des Corsaires pour la plupart. Cette fois-ci, petite croisière collective de trois jours prévue vers les ports de la côte : objectif Port Manech pour le premier soir. L'équipage est composé de deux vaillants stagiaires, un Parisien et un Vosgien, pas mal dégrossis ma foi, et de votre serviteur comme chef de bord. J'ai aujourd'hui oublié les prénoms de ces deux lascars : on va les appeler Pierre et Paul, si vous voulez bien. La flottille quitte majestueusement l'Archipel par le passage des Pierres Noires, poussée gentiment par le reste de la brise d'Est de la nuit passée. Le petit clapot résiduel brille sous le soleil, et les moustaches aux étraves des Corsaires leur donnent l'air fier qui sied à leur célèbre ascendance. Liesse à bord. Les équipages joyeux chantent à qui mieux-mieux … pas que des chants de marin ma foi ! La journée s'annonce belle.Avant le départ, on a tiré les bateaux au sort, et nous, on a tiré le gros lot ! Chaque bateau a un nom : Suroît, Noroît, Nordet, etc … Le nôtre s'appelle Corsaire. Nom prestigieux, bien-sûr, mais je ne suis pas heureux du coup de dé. En effet, je le connais bien ce bateau, c'est le plus vieux de la flotte, c'est le prototype de la série, et il est lourd comme une gabare, son bois gorgé d'eau qu'il est. Je l'ai déjà eu il y a quelques jours pour une régate, et je suis arrivé bon dernier ! À tout coup, c'était le bateau ! Enfin, peu importe, tant qu'il y a un peu d'air il avance quand même … et puis, aujourd'hui, c'est pour la balade, c'est pas la course !Tant qu'il y a de l'air, oui, … mais ce foutu vent solaire est en train de tomber, comme d'habitude ! Au bout d'une heure, les autres ont déjà marqué la différence et s'éloignent inexorablement. Pourvu que la brise se relève assez vite de l'Ouest en début d'après-midi ! En attendant, ça devient la calmasse complète, déprimante. On va en profiter pour casser la croûte. Les voiles qui pendouillent tristement, avec leur bruit de drap sur un fil, la bôme qui se balade sans suite dans les idées, et le chariot d'écoute, qui se croit malin en faisant son bruit de chemin de fer à contretemps, commencent à m'agacer sérieusement ! Amener le foc, passer une estrope entre bôme et haubans, amarrer barre et chariot apportent soudain le calme profitable à un ravitaillement dans de bonnes conditions : c'est pas parce qu'on est scotchés à cette eau immobile qu'il faut se laisser aller ! " Allez, Pierre et Paul, un coup de gwin ru pour commencer …avec les sardines ! "On a bien mangé, on a bien bu, on a la peau du ventre bien tendue… Par contre les écoutes ne le sont toujours pas, vu que la brise n'a pas fini sa sieste. On voit presque mieux la côte en face qu'on ne distingue nos collègues lâcheurs, qui nous ont pris encore un bon nombre d'encablures. Le soleil tape toujours dur, et je trempe périodiquement ma casquette dans l'eau pour me rafraîchir le crâne. J'ai depuis ma tendre enfance la capacité de cette patience. Par contre, je sens mes équipiers devenir fébriles. Ils commencent même à me courir un peu car ils se mettent à râler contre les éléments endormis, et puis même à s'engueuler pour des riens : un verre mal rangé, une cigarette qui ne sort pas assez vite du paquet de l'autre… Ils deviennent mabouls ou quoi ? Au bout d'une heure de cette ambiance qui me devient également insupportable, je pousse moi-même un vrai coup de gueule pour les calmer, et puis je réalise : " Les gars, vous me prenez immédiatement vos serviettes de bain, vous les trempez dans l'eau, et vous vous les mettez sur la tête, comme un fichu de Mémé. "Ils s'exécutent, en devinant d'un coup le bien-fondé de ce conseil. Je n'avais pas pensé jusque là à leur petite santé, eux non plus d'ailleurs, mais moi j'aurais dû : sans couvre-chef et pas habitués, ils étaient tout bonnement en train de souffrir d'un début d'insolation, qui se traduisait chez eux par une irritabilité incontrôlable. Il était temps d'y penser et de réagir. Ma poussée de décibels a créé le silence, et petit à petit ils retrouvent leur calme. Le friselis sur l'eau à l'horizon visible, annonciateur du lever de la brise, puis la brise elle-même qui nous vient d'abord par bouffées discontinues, puis s'établit doucement, viennent remettre du baume au cœur à cet équipage au bord du drame ! Le Corsaire Corsaire est vite remis en ordre de marche, et chacun à son poste !Nous finîmes dans la soirée par atteindre Port-Manech, alors que toute la flottille moins un était au mouillage depuis longtemps, les meilleures places prises. Nous eûmes évidemment notre ovation, mais ils nous avaient quand même attendus pour la première tournée de cidre !
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La Tête de Mort.
Eh bien moi je me souviens d'un moniteur de notre célèbre école des Glénan qui aurait été bien inspiré de s'équiper d'yeux dans le dos ce jour-là ! C'était un des premiers jours de mon premier stage dans ce sanctuaire de l'éducation du plaisancier. Quelle que soit ton expérience acquise précédemment, il fallait un passage obligatoire par le stage-premier-niveau-en dériveur, et je m'y suis plié comme tout le monde. Il faisait ce jour-là un temps de curé, bien qu'en ces lieux laïques il eût mieux valu dire un temps de pasteur, malgré la discrétion de l'empreinte.Les débutants-débutants se trouvaient donc assemblés par dizaine dans un dériveur 4L de la mer dénommé Caravelle. Les débutants déjà amarinés, ou s'étant présentés comme tels, avaient droit à se grouper par deux dans le dériveur top niveau de l'époque, j'ai nommé le Vaurien. Tout ce petit monde, sanglé dans des brassières de sauvetage orange aux rectangles de liège monstrueux, devait suivre en ligne de file le moniteur qui régnait en maître incontesté sur la Caravelle tête de la caravane. Espace obligatoire entre deux bateaux se suivant : une longueur, deux longueurs maximum ; positionnement : l'étrave de son bateau pointée vers le coin au vent du tableau arrière du bateau précédent ! Après l'embarquement folklorique dans les rouleaux près de Pen Maryse, opération au cours de laquelle les beaux vêtements tout neufs avaient été vaccinés à l'eau salée du Lagon, les stagiaires disciplinés avaient fini par trouver leurs marques avec plus ou moins de bonheur et de réussite. Le parcours prévu avait été précédemment repéré au tableau noir pendant la séance briefing-épluche-patates-après-déjeuner. Donc tout le monde était censé savoir où il allait, le moniteur en particulier !Y'a qu'un caillou dans l'port de Houad, y'en a qu'un aussi dans le Lagon des Glénan. Celui de Houad n'a pas de nom, par contre celui des Glénan se nomme La Tête de Mort, tout un programme ! Alignements : le Huic par le bord Sud de Brunec, et le bord Est de Guiautec par la plus haute roche des Méaban.Un temps pastoral vous dis-je ! Comme une légion romaine, les bateaux respectent au mieux la formation prévue, voiles bordées approximativement pour certains. Après quelques encablures, les plus conscients savent qu'on approche de la zone fatidique. D'ailleurs le moniteur nous le signale à tous : " Regardez bien les alignements dont on a parlé ce midi, nous approchons de la Tête de Mort ! " Nous approchons tellement que quelques secondes plus tard, la Caravelle monitorale fait un saut de cabri, comme si elle découvrait l'Amérique : notre guide vient de se payer le caillou redouté, et y reste planté ! Télescopage inévitable des deux embarcations suivantes. Pour le coup, c'est au sens propre vraiment dans le tableau arrière ! Les suivants parviennent à éviter l'empilement, et la ligne de file se désagrège en rigolant.Le beau temps aidant, rien de cassé, l'équipage du chef déhale son engin sans bobo … sauf que l'aura du mentor en a pris un sérieux coup. Il avouera à la veillée qu'il ne surveillait pas la cheminée du Loch dans Vieux Glénan, alignement qui signalait l'approche, ni les deux cheminées de la ferme de Penfret!J'y pense à chaque fois que je reviens dans le Lagon, et je veille plutôt deux fois qu'une !
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Argonaute mythique.
Une autre, pour rester encore un moment aux Glénan, vers la fin de ce premier stage d'ailleurs. Vous vous souvenez tous de l'année d'histoire la plus enthousiasmante de votre scolarité, j'ai cité l'histoire de l'Antiquité, l'Égypte, la Grèce, Rome …Vous savez donc tous qui étaient les Argonautes ? Eh bien l'Argonaute c'était aussi un tout petit voilier, quillard, à bouchain vif, construit en contreplaqué, long de trois mètres quatre-vingts, architecte Jean-Jacques Herbulot, le père des bateaux des Glénan. Quelques exemplaires avaient été construits pour l'École, mais n'avaient semble-t-il pas eu le succès mérité. Peut-être à cause de leur tirant d'eau qui impliquait de les laisser au corps mort ? Je n'ai pas su.J'avais un copain plus âgé que moi, qui avait fait les Glénan cinq ou six ans avant. Tombé amoureux de ce minuscule quillard, il en avait fait construire un. J'avais donc navigué dessus et je le trouvais très vif, raide à la toile, et bougrement marin. Sur l'Île où je faisais mon stage, deux exemplaires d'Argonautes, délaissés, rongeaient leur frein sur la dune, derrière le hangar de la voilerie. L'un avait la coque complètement défoncée, l'autre semblait encore sain, malgré ses trois trous au bordé. Vers le milieu de mon stage, comme je m'ennuyais un peu de devoir ré-ingurgiter des notions de base que je maîtrisais bien, j'ai proposé de remettre sur pied un des Argonautes pour ensuite l'essayer. Avec deux j'allais bien réussir à en faire un qui tienne debout ! Permission de la patronne accordée !Trois romaillets soigneusement découpés, biseautés et collés sont vite en place pour rendre la coque en état de flotter. Les ferrures de safran sont faussées, mais celles de l'épave sont encore correctes, et viennent avantageusement les remplacer. Il reste à vérifier et reprendre la fixation de quelques taquets et des filoires d'écoute de foc, et le tour est joué ! Récupération d'un jeu de voiles exhumé d'un recoin, mise à l'eau grâce à quelques généreux donateurs de leur énergie. J'avais converti une adepte quelque peu sportive, avide d'événements non pas extraordinaires, mais extra-quotidiens. Nous voilà prêts pour une résurrection bien gagnée !C'est le foc qui nous a tout d'abord lâchement abandonnés, parti en lambeaux au deuxième virement de bord, pourtant exécuté comme à la parade. Pas question de continuer bien sûr. Mais il fallait bien tenter de rentrer sous grand-voile seule, ou alors c'était la godille, que j'avais toutefois emportée, par réflexe. Ce dernier bord sous grand-voile se présentait pourtant bien ! C'est alors que la ralingue du guidant a commencé à glisser sournoisement hors de la gorge du mât, trop usée que cette dernière était. Je garderai toujours en mémoire le spectacle des jolies fesses de mon équipière, les bras en l'air, debout sur le petit pontage avant, tentant tout d'abord de maintenir désespérément la voile dans sa gorge, celle du mât, son maillot de bain rentré comme un string brésilien, puis se résolvant à amener cette grand-voile inutile. On a bien entendu fini à la godille dans la bonne humeur et les éclats de rire… L'Argonaute, qu'on avait cru pouvoir ressusciter, est parti définitivement retrouver les Dieux antiques et nous, n'avons pas changé de religion pour si peu !
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C'est pas une vanne !
Fanch écoute depuis un moment ces histoires de Glénan avec un petit sourire aux lèvres. On sent bien qu'il veut intervenir. Il saisit l'occasion que lui offre Anne lors qu'elle apporte un nouveau monceau de crêpes :" Je n'ai pas eu l'honneur d'entrer dans cette confrérie prestigieuse, mais j'ai navigué tout gosse dans ces eaux-là avec mes parents. On ne s'est jamais payé la Tête de Mort, par contre je me souviens avoir passé quelques heures sur un banc de sable, à marée baissante bien-sûr, du côté de Banannec. On était mouillés tranquillement dans la Chambre de Saint-Nicolas depuis la veille au soir, et les savants calculs paternels avaient abouti à la conclusion qu'en se dépêchant certes il était possible de quitter l'Archipel par cette route. Il s'est avéré dans le quart d'heure suivant qu'un epsilon manquait dans l'équation paternelle. La quille de fonte a décidé de flirter sans préliminaires avec les madrépores garnissant les fonds de ces parages idylliques. Ça a fait doucement schiss … schiss, et le splendide départ que nous venions de prendre après avoir remonté l'ancre a été stoppé net. Inquiétude instantanée de la Mère, ébranlement des certitudes des Enfants dans l'infaillibilité du Père, consternation de ce dernier : jurons innommables. Silence un temps. Puis la solution est trouvée : il fait beau et chaud, tout l'équipage à l'eau, réparti en deux groupes, à peser chacun au maximum, attelé, l'un à la drisse de génois, l'autre à la drisse de spi. Allez, oh, hisse ! Et en cadence s'il vous plaît ! Ça devrait marcher, ça devrait faire gîter suffisamment pour décoller le voilier familial, mais ça ne suffit pas ! Entre deux efforts, on entend dégringoler quelque chose à l'intérieur, et le Tadig m'envoie escalader pour juger de la gravité de l'événement. Bien lui en prend car je ressors instantanément du roof en criant :" Papa, papa, viens voir, viens voir, il y a plein d'eau dans le bateau ! " Il y avait effectivement pas mal de dizaines de litres, dont le volume avait dépassé le niveau des planchers, rapport à la vanne d'évacuation de l'évier que personne, évidemment, n'avait pensé à fermer avant notre exercice de gîte forcée. Il nous a fallu abandonner la technique, actionner pompe à main, seaux, puis enfin éponge. Cet exercice imprévu au programme nous a permis d'attendre l'heure de la marée montante avec moins d'impatience !
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Douze ans. ( Premier prix du concours de nouvelles de Lanester.2000)
Du visage de notre Morbihan, un petit matin gris de chagrin, trois larmes de pierre ont coulé, il y a de cela bien longtemps. Dans la Salée elles ont séché, et sont devenues des Îles. Comme le chagrin s'estompait, elles se sont sagement rangées par taille … Il vous faut une preuve ? Eh bien la quatrième est restée suspendue à la paupière, Presqu'île, parce qu'alors le pays d'un coup s'est consolé, en voyant le soleil se lever.Yann-Vari est né sur l'une d'elle, la moyenne, la plus îlienne sans doute. Vous savez, celle où, dès qu'on a l'âge, quand on n'est pas pêcheur, on est femme de pêcheur. Il y a douze ans déjà, jour pour jour. Ce matin, en vue de préparer la fête de l'événement, il descend, avec son grand-père Jobic, le chemin pentu qui mène du village au port. À douze ans on est un homme, mais comme c'est aujourd'hui jour de tendresse, Yann-Vari donne la main au Tad koh : on fera comme si c'était pour l'aider à marcher et l'honneur sera sauf ! Jobic, lui, se souvient, lorsqu'il descendait le même chemin, avant qu'il ne soit recouvert de ce revêtement bien lisse, moderne certes, mais de bon goût. C'est comme s'il ressentait encore sous ses semelles les cailloux anguleux et les ravinements qui le rendaient si difficile à remonter, les épaules chargées du matériel de pêche, ou de la godaille elle-même. En descendant, il fallait porter tout autant attention, et bien veiller à ne pas laisser le sabot ou la botte rouler sur le silex ou le granite, car les épaules étaient presque aussi lourdes. La mission de Jobic et de son mabig consiste à aller choisir, dans les viviers mouillés au milieu du port, les trois homards qui constitueront l'essentiel du repas de fête. Arrivés au quai, on larguera un canote, et on godillera jusqu'au vivier du père, pour s'y servir.Bercé sur le banc triangulaire de l'avant du canote que Yann-Vari mène d'une main ferme, Jobic se rappelle soudain le jour de ses douze ans à lui, et il raconte :" À l'époque, comme tu le sais, très jeune on était bon pour le travail. J'ai eu cependant la chance d'aller à l'école jusqu'à quatorze ans, et de décrocher mon certificat d'études avec les Sœurs. Ce n'était pas le cas de tout le monde, et j'en suis encore très fier ! Le jour de mes douze ans, je savais que j'aurais un petit cadeau le soir, et qu'on mangerait quelques crêpes de froment. Moi j'avais décidé de m'offrir tout seul un truc dont personne n'aurait l'idée.Quatre heures et demie. Loeiz, mon père, se réveille comme tous les jours. Peut-être te souviens-tu un peu de lui. Tu avais quatre ans lorsqu'il a fait le grand appareillage. Avec toute la délicatesse dont il est capable, il se glisse hors du lit lentement pour ne pas réveiller ma mère. Comme tous les jours celle-ci s'éveille, sans un bruit et sans un mouvement, pour lui faire croire qu'il a encore réussi. Ça aussi, c'est de la tendresse, tu vois ! Loeiz attrape ses vêtements sous son bras et sort de la chambre, en soulevant un peu la porte qu'il a promis de raboter demain depuis des années. Dans la cuisine, après avoir allumé la petite lampe au-dessus de l'évier et le gaz sous la cafetière, il s'habille lentement tout en pensant à son programme de la journée. Puis, tout juste avant d'avoir du café bouillu-café foutu, il se sert une grande bolée qu'il avale sans sucre comme s'il était tiède, accompagnée d'une seule immense tartine généreusement beurrée. Voilà, paré ! Il y a belle lurette qu'il ne se rase plus le matin, Loeiz. Marre qu'il en avait de se couper régulièrement ! Il préfère faire ça le soir… Comme ça, tout frais pour aller au lit avec maman, et adieu les conséquences de l'heure glauque du matin, où l'habileté laisse à désirer ! Il ne sera vraiment réveillé qu'en passant tout à l'heure le bout du môle. Pour l'instant, il fourre rapidement dans un petit sac de ciré le sérieux casse-croûte que lui a préparé Mamig, ainsi que quelques pommes et un kil de rouge. Il faudra tenir avec ça jusqu'à trois ou quatre heures de l'après-midi. À la porte, qu'il referme doucement derrière lui, il a enfilé ses bottes. Maintenant qu'il a également refermé la barrière du village qui retient les vaches dans son enceinte pour la nuit, il descend le chemin caillouteux vers le port, respirant ses premières bouffées d'air pur, et cherchant la brise sur son visage. Le vent de beau temps, qui était passé à l'est très tôt hier soir, a dû tomber tout aussi tôt dans la nuit. Il n'y a pas un souffle d'air, et le clapot n'a même pas eu le temps de se former. Temps de curé pour la journée : pas terrible pour la pêche, heureusement qu'aujourd'hui Loeiz ne fait que les casiers, pêche pour laquelle ça n'a pas d'influence. Parvenu au quai, il saute habilement dans sa plate pour rejoindre son bord, juste en se déhalant avec les mains le long de la bosse d'amarrage. Vérification d'un bref coup d'œil circulaire : tout est en ordre sur le pont qu'il a soigneusement organisé hier soir. Moteur ! Le diesel tourne rond du premier coup. Vérification du bon écoulement de la pompe de refroidissement au bordé, mise en route de la pompe de lavage, dite le cheval. Dix bonnes minutes de chauffe pendant lesquelles Loeiz commence à boëtter les premiers casiers avec les petits chinchards qu'il a sortis de la cale, et route-pêche. Juste le temps de saluer du bras quelques collègues qui partent au même moment. Fugitif instant de recueillement en doublant le bout du quai, son tout petit phare blanc et vert, et l'effigie de Saint Gildas, patron protecteur de l'île. Plein pot de ses six cylindres tout neufs, le Louis-Marie rase au plus près les deux tas de cailloux de Er Geneteu, puis un peu plus tard Er Yoc'h, cap vers la pointe suet de l'Île. La mer est comme une infinie flaque d'huile, vivante seulement de l'immense respiration lente et ample des restes de la houle d'ouest. Pas d'horizon : dans la pâle lumière du petit matin, mer et ciel se confondent, comme s'ils ne voulaient pas mettre fin à la nuit qu'ils viennent de passer ensemble. Toutes les teintes possibles du bleu au presque rouge se déclinent habilement. Ce camaïeu délicat est interrompu brutalement par endroits par une tache d'un blanc presque pur, comme dans les tableaux inachevés de Cézanne, dont on peut se prendre à croire qu'elles ne sont qu'une invite au passant à les enrichir comme son imagination le lui suggère. Sur bâbord, l'Île petite sœur de la nôtre défile régulièrement. Elle n'a pas encore quitté son lit, et semble flotter au-dessus de l'eau, comme si celle-ci était encore trop froide. On dirait qu'elle n'y trempe que quelques orteils, pour tester la température, remettant à plus tard de s'y plonger vraiment. Rien de ce spectacle à vous couper le souffle n'échappe à Loeiz et, mine de rien, il s'en régale, comme tous les jours : ni la vague qui s'enfle sans raison, ni les deux cormorans dédaigneux qui croisent au ras de l'eau, ni le collègue là-bas, qui a dû partir fichtrement de belle heure.Une fois Beg Pell doublé, barre amarrée maintenant, les gaz à mi-course, le Louis-Marie poursuit sa route vers le sud. Loeiz s'affaire alors à finir d'accrocher les appâts dans les casiers de la première filière qu'il posera tout à l'heure, aux ras des trous des roches Dravanteg. Tout semble se dérouler normalement mais Loeiz ne se sent pas tranquille. En général, en mer du moins, il identifie assez vite les sources de ses inquiétudes. Là il est d'autant plus alerté qu'il ne pige pas du tout pourquoi il l'est. Scrutant tour à tour l'horizon, les nuages qui commencent à émerger du magma bleu-rose, la mer qui prend peu à peu une couleur de mer, le pont de son bateau, ses piles de casiers, tendant l'oreille pour ausculter le ronron de son diesel, tout lui semble en ordre, et pourtant … Secouant les épaules pour chasser le malaise, il poursuit son boulot, un œil sur la route de temps en temps. Là ! La première filière de casiers est garnie des chinchards alors qu'on arrive dans les parages de Dravanteg Vras. Parfait ! Au ralenti, ayant repris en main la barre, Loeiz se rapproche de la roche, la longe selon l'angle choisi et balance à l'eau le premier casier, aussitôt suivi de tous les autres. Au bout de la filière, lourde guirlande, l'orin qui se termine par la bouée est lui aussi filé en bon ordre : et d'une ! Pour disposer du temps nécessaire à la préparation de la seconde fournée, et se donner de l'eau à courir pour compenser le courant, Loeiz fait un peu de sud pendant dix bonnes minutes. A dix nœuds, ça lui laissera une demi-heure pour revenir sur les lieux, moteur débrayé, porté par le flot.Bon dieu, mais qu'y a-t-il de pas normal ? Le premier filage s'est bien passé et pourtant … il règne sur ce bateau une atmosphère pesante, comme si un mauvais coup se préparait sans vouloir s'annoncer. Loeiz inspecte soigneusement tous les recoins du pont, jette un œil par le panneau de pont du poste-avant, soulève le panneau moteur et scrute longuement les endroits délicats sources de panne, démonte rapidement la trappe d'accès à la mèche de gouvernail, vérifie encore le débit des pompes, débraye le moteur, le fait monter en régime, revient au ralenti, embraye, donne un coup de marche arrière, re-débraye, fait le tour du pavois à la recherche d'une anomalie à l'extérieur du bateau : rien ! Rien ne justifie cette angoisse qui commence à le tenailler et à le prendre aux tripes. Sourcils froncés et joues gonflées, il enfonce brutalement sa casquette jusqu'aux yeux, comme pour prendre l'air méchant devant l'adversité invisible. Nerveusement, il boëtte la deuxième filière pendant que le courant le ramène doucement à son point de départ. Puis il file, encore sans histoire, entre Dravanteg Vihan et Men er Ger. Comme il a décidé de mouiller la troisième et dernière dans le suet de l'Île aux Chevaux, à partir de Grimaud Tost, il remet en route au ralenti barre amarrée, pour boëtter tranquillement.Et c'est à ce moment-là que Skraouig choisit de rentrer en scène. Skraouig, c'est un jeune goéland que j'ai trouvé au fond d'une anfractuosité de roche, un an auparavant, en ramassant des berniques au pied de la falaise sous le village. Avec son aile brisée il ne savait se libérer du trou dans lequel il avait fini par se blottir, épuisé sans doute d'avoir longtemps essayé. Je l'ai ramené à la maison, on l'a réconforté, nourri, et il est devenu quasiment apprivoisé. À part moi, à qui il est très attaché, c'est le copain de tous les enfants du village. Il faut bien parfois le protéger de la méchanceté de quelques-uns, mais en gros, ça va. Il va du port au village, réduit qu'il est à piéter, nager, et seulement voleter. Dans le port, il pêche et se promène souvent sur les bateaux, dont il nettoie consciencieusement le pont de tous les déchets, frais ou puants. Jamais encore il n'a embarqué pour une campagne de pêche, quittant le bord à chaque fois hâtivement et maladroitement, dès la mise en route du moteur. Ce matin, au coup de clé qui a libéré les chevaux, il s'est recroquevillé le long d'une jambette de pavois, protégé de la vue de Loeiz par une caisse de marée. On ne sait pourquoi, il vient de décider subitement de sortir de son trou dans un bruissement d'ailes peu discret, et pataugeant sur le pont :" Oppala ! … C'est toi Skraouig ? Mais qu'est-ce que tu fais là, ? Et pourquoi t'as pas sauté tout à l'heure comme d'habitude ? Tu m'as fait peur, nom de Dieu, sale bestiole ! Et pourquoi t'es resté planqué là depuis le début ? " Alors, c'était ça, cette impression de pas normal ? La présence occulte de cet oiseau ? Du coup l'oppression qui saisissait Loeiz se relâche, du moins tant qu'il déverse un peu de sa colère sur l'animal. Il finit par lui lancer deux chinchards en rigolant, remercié par deux cris gutturaux.Pendant ce temps, Louis-Marie a bien profité de sa liberté et a bougrement dévié de sa route, l'amarrage de la barre s'étant un peu détendu. Loeiz corrige le cap et reprend le boute qui a molli. Il se remet au garnissage des crochets d'appâts. Skraouig est parti digérer ses chinchards dans un coin, puis s'est installé pour dormir sur le panneau du poste-avant. Cette petite anecdote a quand même perturbé Loeiz, car cette présence de l'oiseau lui paraît bien curieuse. Ça cache autre chose, mais quoi, gast ? Attention, on arrive dans les parages prévus ! Petite rectification de la barre, réglage un chouilla plus bas du ralenti … et mouille ! Les trois premiers casiers partent bien, et le cinquième passe par-dessus le quatrième : sac de nœuds, pas question de laisser partir la filière en vrac ! " Bon Dieu de bon Dieu, tout va de travers ! Je savais bien que j'aurais la poisse avec moi aujourd'hui ! "Loeiz débraye. Il tente de remonter les casiers à bord, mais n'y parvient pas, y'en a un de coincé sous le bateau ! Pour mieux tirer à la verticale, Loeiz fait la connerie de sa vie, le truc que tout débutant sait qu'il ne faut pas faire : il monte sur le pavois large de vingt centimètres ! C'est alors qu'il s'arc-boute pour dégager ce bordel qu'un bruit sourd se produit sur le pont, accompagné d'une bordée de cris effrayés de Skraouig : Loeiz se retourne intrigué, perd l'équilibre, et passe illico par-dessus bord.Trois heures et demie du matin ce même jour. Moi, Jobic, je ne dors pas encore, et je me lève en catimini. C'est très tôt, mais je ne veux prendre aucun risque d'être découvert : pour mes douze ans j'ai décidé de m'offrir tout seul une journée complète de pêche avec mon père, à bord du Louis-Marie. Comme je n'ai pas osé demander parce qu'il y avait école, il faut ruser. Une seule personne est dans la confidence, mon copain Jean-Paul, dit Polig. Il m'a traité de fou-malade, mais il jouera le jeu : il viendra avertir ma mère à l'heure où elle vient d'habitude me réveiller pour l'école. Comme ça, pas de panique, mais le Louis-Marie sera déjà loin ! J'ai préparé mes affaires en douce hier soir, et planqué un bout de pain et deux pommes. Je m'habille vite fait et sors par l'escalier extérieur sans un bruit. Ma petite sœur Annaïg continue son profond somme innocent de petite fille sage. Par derrière le village, en longeant l'église puis le mur du cimetière, je rejoins le tout petit sentier qui longe la falaise et qui redonne sur le port. J'ai une trouille bleue, et donc je suis sans doute vert de peur ! Je crois que mon cœur va exploser lorsqu'une vache me salue au détour d'un buisson. Mais il faut savoir ce que l'on veut ! Cinq minutes plus tard, en passant par le pont d'un bateau accessible du quai, puis de pont en pont, je me retrouve planqué dans le poste-avant du Louis-Marie, recroquevillé sur l'immense étagère qui peut servir de couchette, en travers du bateau, le long de la cloison avant du compartiment moteur. J'ai bien aperçu Skraouig en arrivant, dans un coin du port, et j'ai bien cru qu'il ne m'avait pas vu. Or voici que j'entends gratter sur le pont au-dessus de moi : c'est lui, c'est sûr ! Obligé de ressortir pour qu'il s'éloigne. Je l'attrape et le pousse à l'eau en lui disant d'aller se promener, et je rejoins ma couchette-cachette. Un long moment se passe sans bruit et le revoilà ! Trop tard, je n'ose plus sortir car mon père ne va pas tarder. Lorsque j'entends ses pas sur le pont, il y a quelques instants déjà que Skraouig ne fait plus de bruit : il est sans doute reparti. De toute façon je n'y peux plus rien. Du fond de ma bannette, j'ai suivi toutes les opérations d'appareillage à l'oreille. J'ai décidé de sortir quand Papa commencera à filer les premiers casiers, pour qu'il soit trop tard pour me ramener à terre ! …et puis j'ai dû m'endormir. J'ai loupé tout le début de la journée !Ce sont les bruits sourds que font les casiers le long de la coque, presque sous moi, qui viennent de me réveiller en sursaut. Je décide de tenter une sortie discrète, mais le panneau de descente m'échappe des mains, retombant lourdement sur le pont, réveillant Skraouig qui dort dessus, faisant que mon père se retourne et perd l'équilibre. Je sors ma tête juste pour le voir tomber, et saute comme un diable hors de mon trou :" Papa, Tadig ! " .Tadig est dans l'eau, mais il n'est heureusement pas tombé loin et s'est accroché à un casier. En effet le sixième, coincé sous la lisse de pavois, a stoppé le filage. Seulement Loeiz a emmêlé ses pieds dans le boute, bu quelque peu la tasse et il ne s'en sort pas. Que faire, Ma Doué ? C'est lui, bien sûr, qui, reprenant son souffle et ses esprits, parvient à me crier :" Jobic, Jobic, la roche, la roche, mouille le canote, Bon Dieu ! "Comme si c'était tout naturel que je sois là, et que je tombe à pic ! En effet, le Louis-Marie, moteur débrayé, mais poussé par le courant, taille doucement tout droit sur les cailloux. Je me précipite à l'étrave et libère l'ancre, retenue le long du pavois par un boute. Elle est sacrèment lourde pour mes petits muscles, et j'ai bien du mal à la lever pour la faire basculer par-dessus bord. Et il faut faire vite ! Au dernier moment, alors que je crois réussir, elle retombe à l'intérieur … sur le bout de mon pied ! Mon pauvre Yann-Vari, je crois que je n'ai jamais eu aussi mal de ma vie ! Une douleur fulgurante qui me remonte au cœur comme un éclair. J'ai dû perdre le fil des minutes un laps de temps ! Et Tadig qui ne peut voir et qui me crie :" Grouille-toi Jobic, grouille-toi et viens m'aider ! "Avec l'impression de ne plus avoir de pied droit, je réussis à mettre l'ancre à l'eau, et le câblot à la suite file correctement. Je le tourne convenablement sur la bitte en abord. Le canote, doucement, fait tête au courant ! et Tadig qui reprend le dessus :" C'est bien bonhomme, c'est bien Mabig, amène l'échelle du poste et croche-la le long du pavois. Ça va aller mon gars ! "Je fais ce que mon Tadig me dit, sans rien comprendre, en boitant et en souffrant dur.À compter de ce moment-là, j'ai plus beaucoup de souvenirs précis du jour de mon anniversaire. Je me souviens que Tadig m'enlève ma botte et que ça me fait très mal. Je me souviens que je bois un petit coup de lambig que mon père avait toujours à bord, en secours de la boîte de secours réglementaire. Je me souviens de l'entendre gueuler à la VHF qu'il faut l'hélico presto ! Je me souviens que le Louis-Marie cogne brutalement le quai comme jamais ça n'arrive normalement. Je me souviens d'embarquer dans l'oiseau rouge et de Mamig qui me tient la main. Le fameux Médecin des Îles, venu avec l'oiseau, m'a fait une piqûre sur place, pour chasser la douleur. Je me souviens de mon envol, de mon Île précieuse vue d'en haut, des trois larmes de pierre bien rangées, couvée de canetons derrière leur mère, et du Golfe du Mor Bihan, tout scintillant, qui me sourit de toutes ses dents.Je suis resté cinq jours à l'hôpital. Je m'étais écrasé complètement deux orteils. On en a sauvé un, mais il a fallu couper le petit bisig. C'est fou ce qu'un petit bout de doigt comme ça peut avoir d'importance. C'est depuis ce jour-là que j'ai ma démarche bien à moi ! Heureusement, avec des bottes ou des sabots, cela ne me gène pas trop. Après mon certificat, je suis devenu le seul et le meilleur matelot de mon père. On a fait de sacrées godailles ensemble. Plus tard, devenu patron à mon tour, j'ai continué avec ton père.J'ai pas pu courir après les filles de la même façon que les copains, mais je m'y suis pris autrement. À preuve, tu as une grand-mère comme tout le monde, et elle était belle tu sais !Allez, Yann-Vari, on remonte. On va faire la fête ce soir, car douze ans, c'est un grand jour pour un Îlien, comme pour tous les gamins d'la côte ! "_________________


Vous êtes le ème visiteur, merci de votre passage. --------- Ken tuch' (à plus) !
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