Extraits - Les Livres de Pierre LIVORY

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Extraits

PERLES OCEANES


Extraits de PERLES OCEANES


Si ...

Si j'étais sociologue, si j'étais psychologue, si j'étais logue de quelque chose de ce genre, je vous aurais concocté une belle étude sérieuse, documentée, analytique, synthétique, et pleines de tics de logue sur les individus dont je vais vous parler.Mais, si j'étais tout ça, je n'aurais pas vécu ces histoires, et il n'y aurait pas de matière à la belle étude, et il faudrait fabuler. Or ces anecdotes choisies sont toutes exactes. Elles se veulent un des reflets d'une vie professionnelle dédiée à la conception, ou à la fabrication, ou aux deux successivement, de bateaux de petite ou de moyenne taille. Reflet capté sous une incidence particulière, celle de la relation avec le client, celle de la description suggérée de sa psychologie, au travers du récit de l'anecdote.J'espère qu'au moins trois catégories de personnes liront ces courts textes. Je sais que certains des acteurs de ces petites aventures ont malheureusement disparu. Si j'ai un peu de chance, les survivants se reconnaîtront. D'autres, ceux du milieu de la petite navale, retrouveront des événements qu'ils auraient pu vivre, ou analogues à ceux qu'ils ont vécus : je vous salue bien amicalement, confrères amis ou inconnus ! Enfin, si j'ai beaucoup de chance, bon nombre d'autres trouveront là des récits que j'espère plaisants, et qu'ils prendront comme tels. Ils apprendront alors à comprendre comment un homme qui décide d'acheter un bateau peut se comporter de façon aussi variée. Ils feront une petite incursion dans ce monde si particulier. Ou plutôt dans ces mondes, puisqu'un Plaisancier n'est pas un Pêcheur professionnel, un Pêcheur pas un navigant des Affaires Maritimes, et ce dernier pas un marin de la Royale.Non dame !J'ai donc côtoyé des gens très variés qui furent des clients, et ce monde est inépuisable, heureusement. Certains sont devenus de vrais amis. Je travaille aujourd'hui pour une race de clients qui mériterait à elle seule tout un volume, j'ai cité l'État Major de la Marine. Si je suis resté un peu discret à leur sujet, c'est bien sûr en vertu du devoir de réserve. L'emploi vaut si cher de nos jours ! Plus tard peut-être, si ça vous a plu, si mon Éditeur se débrouille bien, à l'occasion d'une réédition !
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Le futur député.
Il entre dans mon bureau comme on rentre à l'office après une chasse à courre. Tout juste s'il ne balance pas une cravache dans un coin de la pièce, mais l'allure y est. À peine a-t-il frappé, peut-être. Il est jeune, il est beau c'est vrai, il a du fric. Son père a réussi, il est député de la majorité, la seule, la vraie (il sera sénateur d'ailleurs, plus tard). Lui n'a encore rien fait, que de naître sous une étoile sans nul doute favorable. Peut-être se donne-t-il la peine de suivre quelques études. Mais il sera député lui aussi, du bon bord également, bien-sûr. Il l'était de fait récemment, je ne sais s'il l'est encore à ce jour. Avant même qu'il ne parle, j'ai envie de lui mettre mon poing dans la figure, mais il est sans doute plus costaud que moi, le bougre ! Sa famille est immigrée d'un pays d'Europe amoureux de la France. J'avais jusque là une autre image des ressortissants de ce pays : elle était blonde et gracile, douce, timide et intelligente, et jouait de la harpe avec mon corps. Moi je croyais ses cheveux des rayons de lune. Notre idylle dura le temps d'une fugue, mais j'ai encore aujourd'hui son sourire dans le cœur, et ses longs doigts sur ma peau... Trêve de rêverie, Monsieur est là et ordonne :" Je veux un nettoyage complet, intérieur et extérieur, un hivernage du moteur, avec changement du joint du Z-drive qui fuit, et antifouling, pour Pâques.- Pas de problème, je note, et je vais aller chercher quelqu'un qui va faire l'inventaire. Vous voulez un gardiennage couvert ?- Bien entendu... quant à l'inventaire !- C'est la règle, Monsieur, ça évite beaucoup de désagréments à tout le monde.- OK, je vous suis."Monsieur a une petite vedette de cinq mètres soixante-dix avec un moteur de cent vingt chevaux. Jolie et rapide. Nous sortons de mon bureau pour aller trouver le préposé aux hivernages. Sur le chemin, j'ai l'occasion d'observer la bande des copains de Monsieur, qui ont envahi une grosse vedette en cours de finitions. L'ouvrier qui fait les retouches de vernis a l'air complètement submergé, et je suis obligé, poliment mais fermement, de faire descendre tous ces élégants. Ayant trouvé Henri, je lui fixe sa mission, repars vers d'autres tâches dans l'atelier, et rejoins mon bureau. Henri y pénètre quelques instants après d'une façon presque aussi péremptoire que Monsieur. Il est hors de lui :" Je refuse tout net de m'occuper de ce bateau, chef !- Où est le problème, Henri ?- C'est une véritable porcherie, tout est en vrac à l'intérieur, et d'une saleté repoussante. Venez voir, c'est pas possible des gens pareils !- Tu leur as fait la réflexion ?- Pensez-vous, ils sont partis faire un tour sur le port.- Bon, allons voir."Je me rends donc à bord... et réalise aussitôt que Henri n'a pas menti. Dans le capharnaüm indescriptible je distingue : une boite de petits-pois renversée dans l'évier, de la vaisselle sale sur une couchette, un soutien-gorge accroché à un rideau, un vieux tee-shirt, en boule dans un coin... et j'arrête là mon inventaire :" Henri, tu laisses ce bateau, et s'il repasse te voir, tu me l'envoies sans faire de commentaires, d'accord ?- D'accord ! "Je ne revois cette élite de la société qu'en fin d'après midi :" Alors, cet inventaire est fait ? Mon père passera signer le contrat d'hivernage demain dans l'après midi.- Écoutez mon garçon (le Monsieur ne veut pas sortir), mes gars sont des ouvriers chargés de faire un certain nombre de tâches, chacun selon sa qualification. Je ne dispose de personne de qualifié pour exécuter le nettoyage d'un merdier, il n'y a pas d'autre terme, que j'aurais personnellement honte de confier à ma femme de ménage, aussi dévouée soit-elle. Je ne ferai l'inventaire et ne préparerai le contrat de ce bateau que lorsqu'il sera présentable.- J'avais bien parlé de nettoyage intérieur, n'est-ce pas?- J'avais pris le mot dans son sens habituel.- OK, je vais faire part à mon père de votre bonne volonté.- Faites, faites donc, mais je ne suis pas sûr que vous y ayez intérêt."De fait, dans la soirée Monsieur-Père m'appelle, un peu condescendant, mais pas agressif : privilège de l'âge ! Je le laisse calmement débiter son discours tout en préparant le mien. Je forge mes mots pendant ses longues phrases, et me trouve donc prêt à la fin de l'envoi... et là je touche. Mon impétuosité réfrénée, je parviens à le convaincre que s'il veut passer signer le contrat demain en fin d'après midi avant de partir rejoindre Paris, je dois le préparer vers quinze heures, et que son fier rejeton doit avoir dès lors terminé son nettoyage personnel avant midi, puisque Monsieur-Père m'honore de sa confiance pour faire le fameux inventaire unilatéralement.Tout s'est bien terminé comme convenu entre gens de bonne compagnie. J'ai revu Monsieur-Père à Pâques suivant, jamais Monsieur-Fils, sauf une fois ce me semble, beaucoup plus tard, à la télé.
. Post Scriptum : Je viens de l'entendre ce midi sur une radio périphérique. Il est bien encore député dans un département du cœur de notre bonne vieille France. Amené à donner son opinion à propos de l'affaire Urba, il vient de faire un bond impressionnant sur l'échelle de mon estime, grâce à quelques phrases empreintes d'une modération et d'une impartialité exemplaires. Il a sans doute, depuis ses années folles, appris à ramasser lui-même les vieilles boîtes de conserve qui ne doivent pas traîner... ou peut-être ses propos n'étaient-ils que de la provision pour ménager l'avenir ! ... mais là, je fais des procès d'intention, et ne suis pas moi-même impartial ! Laissons-lui le bénéfice du doute favorable et restons-en là.
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Éducation.
La fréquentation des Écoles n'apprend pas tout, sans nul doute. Il est des gens qui, manifestement, y sont restés plus longtemps que leur capacité d'absorption ne le leur permettait, alors que d'autres avaient les aptitudes et les mérites pour en tirer profit quelques années de plus, si on avait bien voulu leur en donner la chance et les moyens.Quoi qu'il en soit, le bateau Amiral de la flotte était arrivé au port. Magnifique voilier de 52 pieds, dernier-né de la gamme déjà riche, c'était le prototype, et le chantier lui faisait faire une croisière initiatique le long de la côte atlantique. À chaque port d'escale, le concessionnaire local pouvait donc inviter ses quelques clients potentiels pour une journée d'essai. L'équipage d'usine se retirait discrètement pour laisser place à une équipe du cru. J'avais le bonheur d'en faire partie... Beau dimanche en perspective, petit vent d'ouest juste à point, casse-croûte huppé dans les paniers, bonne humeur pour tous.Parmi les privilégiés de cette équipée, un viticulteur du Bordelais et son épouse. Château connu, ma foi. Intéressés par le bateau, indisponibles pour le rendez-vous dans leur région, ils étaient aujourd'hui invités de l'usine. Il avait prévenu : préférant son vin à tout autre, il n'avait laissé à personne le loisir de choisir, et s'était chargé de l'approvisionnement, pour tous ! Très commercial, très délicat, très sympathiques tous les deux.Départ tranquille au portant. Doubler la Pointe, respecter les bouées du chenal, border pour un bord bon plein vers le suroît. Clapôt argenté de la lumière du matin, puissance de l'étrave, réglages, changements de barreur, bonheurs.Et l'heure du premier en-cas arrive. Le carré est magnifique et se prête fort bien au cérémonial qui suit. Pendant que l'on sort pain frais et victuailles, notre vigneron déballe ses cartons avec un soin religieux. Nous l'observons discrètement du coin de l'œil, et il n'échappe à personne qu'il range à part quatre bouteilles. Manifestement celles-ci ne sont pas pour maintenant !Ce premier casse-croûte est excellent, et le Bordeaux s'avère fameux. On ne se lasse pas d'apprendre ! Le long bord vers le suroît nous permettrait peut-être d'arriver à temps pour croiser les concurrents d'une transat célèbre, qui part aujourd'hui. On l'espère et on suppute, lorsqu'on aperçoit tout d'un coup les premiers dans le lointain. Trop tard ! Ils sont vraiment très rapides. On entame une série de bords au près, remontant vers le nord, pour apercevoir les derniers : pas plus de chance. Mais il faut bien tester le bateau sous toutes les allures.Deux heures après, on repart au portant pour déjeuner au calme. On enverra le spi après. Comme toujours, les épouses de l'équipage ont fait ça bien, aiguillonnées de plus par la qualité des hôtes... et du vin prévu ! Déjeuner impeccable, barreur changé souvent pour lui permettre de participer. Les quatre bouteilles secrètes restent dans leur coin, et l'on comprend qu'elles sont pour le soir. Café, et on envoie le spi. Quelle puissance et quelle stabilité par ce temps bien maniable ! La descente vers le suet et les Îles est une splendeur. Tout le monde se régale, ce bateau est vraiment une belle bête.Dans l'équipe des invités, figure un toubib de la ville voisine. Au faîte de sa voile, au faîte de sa profession, au faîte de sa confiance en lui. Le Bon Dieu semble ne lui avoir rien caché. Il est accompagné d'un copain construit sur le même modèle. Il faut admettre qu'ils naviguent assez bien.Eh bien, eux, au casse-croûte du milieu de l'après-midi, ils ont su les trouver, les bouteilles du soir ! Ils en ont débouché une sans vergogne, pour accompagner le pâté qui rend paf ! Du Château... 85 ! Heureusement, les présentations avaient été soigneusement faites le matin, sans quoi nous serions morts de honte. Notre charmant Propriétaire du Château... n'a rien dit. Au cours du dîner, entre gens de bonne compagnie, on a fait honneur dignement au Vin et au Viticulteur, lequel a semblé bien heureux que nos deux gaillards ne puissent être présents.On a réalisé que c'est sans doute la raison pour laquelle ils avaient devancé l'appel, sans autorisation, sans une excuse, sans un remerciement.
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Misainier.
J'avais eu une idée que je croyais bonne. Elle l'était sans doute, mais pas commercialement... ou alors, puisqu'elle avait séduit la presse professionnelle, je n'ai pas su l'exploiter. Je disposais d'un moule d'une coque d'environ quatre mètres, héritière directe d'une annexe de sardinier, aux qualités marines indiscutables, sea proven, comme disent les intellectuels du marketing ! J'avais adapté sur cette coque des superstructures sympathiques, avec un rouf court, discret et élégant, positionné très sur l'avant, laissant la place à un cockpit immense, pour les pêcheurs-plaisanciers. En version canot-hors-bord ça a d'ailleurs bien marché. L'idée a consisté à équiper ce canot d'un gréement à l'ancienne, misaine au-tiers, assez apiquée pour l'élégance, et d'un petit torchon de foc sur boute-hors. Espars en bois verni, voiles en tergal cachou du maître-voilier-local-de-renommée-internationale, coque bleu-marine et pont blanc cassé, en polyester, une merveille d'alliance de l'ancien et du moderne ! J'ai bien dû en vendre trois, un succès ! En fait, la formule a plu quelques années plus tard, trop tard pour moi.Le premier de ces canots, je l'avais gardé pour le chantier, comme canot de service, et pour que mes gars navigotent un petit peu le dimanche. Il était donc, quand la marée s'y prêtait, disponible pour des essais. Eh bien, croyez-moi, j'en ai fait des essais !Lui, il est arrivé un matin de février dès huit heures, rabougri, perdu dans un duffle-coat au gris indécis et à la capuche immense, ses longs cheveux blancs ramassés sous un bonnet de laine au pompon attendrissant, ses frêles guiboles vacillant dans un pantalon de flanelle trop large, et qui avait dû être celui d'un de ses costumes d'autrefois. Je n'ai pas compris tout de suite ce qu'il voulait. Timidement, il m'a fait comprendre qu'il avait vu mon canot naviguer sur la rivière, qu'il le trouvait joli sous voiles, et qu'il voudrait bien l'essayer, si c'était possible, si cela ne me dérangeait pas, si... et si. On ne sait jamais ce qui bout sous un bonnet de laine. J'ai répondu gentiment qu'aujourd'hui ce n'était pas possible, mais que samedi après midi, s'il était disponible, F.. , le chef d'atelier pourrait lui faire faire un petit essai : rendez-vous pris vers quinze heures, heure de l'étale de pleine mer, heure idéale pour manœuvrer tranquillement. Mon petit bonhomme repart content, ses accordéons sur ses espadrilles.F.. n'était pas encore très voileux, et je me suis plusieurs fois posé la question dans la semaine de savoir si je l'envoyais faire cet essai, ou si je devais y aller. En fait, je n'avais pas réussi à prendre la bonne mesure du personnage : client ou pas client, à suivre ou pas ?Le samedi en question il était là, à quatorze heures cinquante, gréé tout pareil. Après l'avoir salué, je l'ai confié à F.. et j'ai vaqué à mes devoirs, un devis compliqué à peaufiner, des commandes d'accastillage à passer, le programme de travail de la semaine à venir à écrire. J'ai trouvé qu'ils étaient rentrés bien tard, pourtant j'avais dit à F.. : " Un tout petit tour ! " F... avait l'air épuisé, et confus d'être rentré si tard. Mon petit bonhomme avait l'air de débarquer d'un tour du monde, comme celui dont le regard bleu limpide s'étonne de ne plus voir devant lui les crêtes des vagues ! Il avait l'air heureux de sa croisière sur la rivière :" Votre canot m'intéresse vraiment, je reviendrai vous voir.- Quand vous le souhaitez, cher Monsieur, nous restons à votre disposition. "J'ai senti qu'il n'était pas nécessaire de lui demander ses coordonnées : il reviendrait, c'était sûr. Il est revenu, dix fois, vingt fois, pour dire bonjour, pour nous regarder travailler, trempant un doigt dans la résine, appréciant l'épaisseur d'un bout de tissu de verre, caressant un vernis, faisant fonctionner une serrure, donnant timidement un petit coup de main lors d'une manutention... Toujours discret, jamais encombrant, ses yeux bleus à la recherche d'un sourire que tous lui donnaient volontiers. Il ne se passait pas de semaine sans qu'on l'ait vu au moins une fois. Un jour F... m'a avoué qu'il avait dû l'emmener faire un tour quelquefois le dimanche, et que le petit bonhomme connaissait maintenant le bateau par cœur. Une fois il avait même apporté un casier, pour vérifier que le canot se prêtait bien à cet emploi :" Alors qu'est-ce qu'il veut à ton avis ? Il est client, il a le fric nécessaire ? - Je crois, oui. En fait j'ai cru comprendre, je dis bien cru, car rien n'est simple avec lui, qu'il aimerait faire un tour avec toi, pour se décider.- Qu'est-ce que ça lui donnerait de plus ?- Je ne sais pas, plus de confiance peut-être. Après tout c'est toi le patron, et, tu sais, j'ai progressé un peu à la voile, mais il y a encore à faire !- Et lui, il connaît ?- Je crois, oui. J'ai l'impression qu'il me laisse faire, qu'il bout de me corriger, mais qu'il ne bronche pas, par timidité, parce qu'il n'est pas à son bord.- OK. Je vais l'emmener, on en aura le cœur net ! - Attention, je pense que tu en as pour l'après-midi !- Je sais, mais il faut ce qu'il faut. "À sa visite suivante, j'ai attaqué doucement mon petit bonhomme, et nous avons fixé rendez-vous pour le lendemain, météo prévue permettant. Ses yeux lavande ravis d'avance m'ont appris que F... avait vu juste.On est partis, Petit Bonhomme et moi. À peine à bord, je lui ai dit que c'était lui le patron, et que je ferais son matelot. Métamorphose ! Il s'est senti tout à coup à son bord, et je n'ai pas fait grand chose, tant il n'avait pas besoin d'aide, avec ses gestes précis de vieux connaisseur. Il est temps de dire que j'avais réalisé ce modèle en souvenir de notre deuxième bateau familial, celui avec lequel j'avais fait mes premières virées à la voile tout seul, mouillé des casiers, pêché des maquereaux, emmené des filles. C'était une annexe de thonier, tout en pitchpin et en chêne, qu'on avait amoureusement soignée pendant des années, toute la famille, avec le Père comme Pacha et comme Armateur. Pendant qu'on tirait des bords dans la rivière, j'ai raconté tout cela à Petit Bonhomme. Lui, avait son visage tout lumineux, écoutant avidement sans dire un mot. Et puis il a parlé, il a chanté sa jeunesse des criques et des cailloux, et puis sa vie au Commerce, terminée comme Pacha d'un cargo. Terminée trop tôt sur un drame, un soir qu'il rentrait à Ostende. Le matin, au téléphone du bord, il avait appris la mort prématurée de sa femme, de la voix de son fils effondré. Il se croyait assez solide, mais il n'avait écouté le pilote qu'avec ce qu'il lui restait de lucidité, et il avait planté ses trente mille tonnes sur un banc de sable, dans le chenal, en pleine bourrasque de nordet. À la Compagnie, il n'y avait pas eu d'indulgence. Une vie et une carrière brisées. Il commençait tout juste à revivre depuis un an, et nous remerciait tous de l'avoir supporté ces derniers mois, ça lui faisait tant de bien !Nous ne sommes rentrés que le soir bien tard. Nous avons pris un pot sur le quai, et il m'a dit :" À demain ! "À huit heures il était là :" Il faut qu'on monte au bureau ! "J'étais content sans doute, mais, sincèrement, beaucoup plus pour lui. Il a payé son bateau et son moteur en une seule fois, à la commande, en liquide. Je lui ai offert un bel ensemble montre-baromètre. Il est venu tous les jours voir se dérouler la construction de son canot, toujours aussi discret, mais tous les jours plus efficace dans les coups de main qu'il nous donnait. Il était rayonnant en nous payant le champagne le jour de la mise à l'eau du Amzer Nevez.Il a mis son corps-mort dans la rivière, un peu en amont du chantier, et passait souvent nous saluer.
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Déception ?
C'était un super-pêcheur, un Îlien. Il commençait à avoir de la bouteille, et pensait à sa succession. Avec sagesse, avec lucidité, avec foi et optimisme. Il voulait profiter des quelques années encore à faire pour amariner définitivement son mousse de fils, et lui passer la barre. Ne voulant pas lui céder son vieux canote un peu petit, il nous avait commandé un superbe ligneur équipé de façon ultramoderne. Fier, qu'il était !Il avait choisi un nom qui portait en lui ce pari, cette projection vers le futur.Seulement il était trop gentil, et son fils encore trop tendre. Pour ce nouveau bateau, il fallait un équipage, qu'ils ont constitué. Jamais ils n'ont pu le faire marcher droit et travailler correctement. Le superbe ligneur a été mis en vente, et transformé en un beau fileyeur, pour un gars d'une autre Île.Eux, ils ont rejoint la leur. Ils ont racheté un joli petit bateau moderne, et retrouvé leur bonheur initial, à leur échelle, avec leur passion personnelle.Dans une émission spécialisée fort bien faite, je les ai vus dans le Raz de Sein, pêchant à la ligne des bars splendides et combatifs, à l'aise comme tout dans des creux de trois mètres bouillonnant de mousse, souriant dans des gerbes de lumière verte et des traînées d'écailles d'argent.
Efficaces.
Heureux.
En équilibre.
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Vous êtes le ème visiteur, merci de votre passage. --------- Ken tuch' (à plus) !
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