Ecrire ? - Les Livres de Pierre LIVORY

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Ecrire ?

Premiers bords

Deux étudiants, en charge d'une thèse sur "l'Ecriture", m'avaient posé quelques questions. Voici un résumé de mes réponses (2002)

Qu'est-ce qui m'a donné envie d'écrire, qu'est-ce qui me donne envie d'écrire ?

La question m'a souvent été posée, mais jamais par écrit. Alors merci de me donner l'occasion de mettre de l'ordre dans ces idées.

L'histoire d'amour de mes parents a commencé quand il avait quatorze ans et elle onze. Comme ils savaient transmettre, ils ont été le modèle du couple, riche par le bonheur, pour nombre de gens, toutes générations confondues. Cela a duré soixante-dix ans, jusqu'à la mort de mon père, il y a de cela sept ans.
Ce départ a été pour moi un séisme dont les répliques sont encore parfois virulentes. Je me suis alors découvert le mâle le plus vieux, avec une mère à protéger du monde extérieur, avec l'aide de mon petit frère, heureusement.
Lors j'ai sans doute voulu ne pas laisser échapper l'étendue des richesses que mon père m'avait données, fixer les principales par l'écrit, les analyser pour les formuler, les partager, les transmettre à mes plus jeunes. J'étais sûr de leur avoir apporté ma propre richesse, mais j'ai souhaité enrichir du trésor de mon père. Et le moyen indiscutable pour fixer était sans aucun doute l'écriture, du moins cela m'est-il apparu naturellement. Alors je me suis lancé dans un roman d'amour, d'amour pour tout ce qui me paraît essentiel. C'est "Connivences", au titre lourd de ce souci quotidien.
Le profond bonheur que j'y ai pris, la découverte du plaisir donné aux autres, bien au-delà du cercle familial et amical, m'ont encouragé à poursuivre. "Perles Océanes" se veut une galerie des portraits des gens que j'ai rencontrés dans mon travail d'architecte et constructeur de bateaux, les plus marquants, du plus sympathique au plus odieux. Ces "Caractères" résument en sorte ma façon de vivre une rencontre humaine, parce qu'un métier vaut surtout grâce aux rencontres qu'il engendre. Petite psychologie modeste, mais vécue, qu'il m'a paru nécessaire de partager. Et puis le pli était pris !
"Connivences" ce fut le besoin impérieux d'écrire, "Perles Océanes", la découverte du plaisir de le faire, "Gamins d'la Côte" est venu tout naturellement, car je ne me vois plus envisager d'arrêter.
Une inquiétude cependant m'a pris en écrivant "Gamins", inventaire non exhaustif des âneries familiales, de mes grands-pères à mes enfants. Serais-je capable d'inventer, lorsque le vrai ne me procurerait plus de sujets ? Je suis maintenant rassuré, car mon prochain livre, qui en est aux trois quarts de son achèvement comporte des aventures totalement imaginaires. De quatre-vingts pour cent de vrai et vingt pour cent d'enjolivures, je suis passé insensiblement à la proportion inverse, et c'est un plaisir nouveau.

Voilà ! J'ai répondu le mieux possible à la deuxième de vos questions. Je poursuivrai, mais je dois m'absenter quelques jours : donc, un peu de patience.
Salut à vous deux !

Pierre Livory octobre 2002


Qu'est-ce que je ressens en écrivant ?

Là encore, merci de me faire fournir l'effort de formuler au mieux ce que je n'ai pas vraiment analysé jusqu'à ce jour !

Vous avez tous observé combien notre cerveau est heureusement compartimenté, certes de façon plus ou moins riche et organisée, et chacun fait avec ses propres moyens. Les cloisons ont la faculté d'être totalement étanches ou de laisser, comme par osmose, s'installer une communication, la stricte nécessaire, entre ces zones. Certes nous ne contrôlons par grand chose de ces mécanismes, heureusement, car nous serions vite épuisés ! La synthèse, faite par notre cerveau, de l'image saisie via l'œil gauche avec celle enregistrée par l'œil droit, se fait sans l'intervention de notre volonté. Par contre, si, au cours d'une ballade en forêt, nous sommes en contemplation des lumières douces du sous-bois, et qu'une odeur particulière, de champignons par exemple, nous assaille, il y a des chances que notre attention à l'image diminue d'un coup. Il est alors possible de s'entraîner à ce que l'odorat ne prenne pas le pas sur la vue, et que les intensités des sensations demeurent égales et fortes, simultanément. De même lorsqu'on joue du piano. Le débutant a besoin de repères forts entre le jeu des deux mains pour coordonner leurs actions. Il y a des notes-rendez-vous qui permettent cette conjugaison, et la mesure les programme. Cependant, chacun sait qu'il faut parvenir à ce que le jeu de chaque main devienne autonome, qu'elles vivent chacune leur vie, comme le font les solistes d'un orchestre. Au début on ressent bien le lien entre les deux bras, qui passe par notre torse. Après beaucoup de travail, les mains parviennent à jouer l'une pour l'autre, avec leur propre rôle, la personnalité que leur a demandé d'endosser le compositeur, selon le choix de notre interprétation.  Les forte et les diminuendo ne sont parfois par les mêmes d'une main à l'autre, mais leur entente doit être sans faille. Individualité, mais symbiose.
De même le travail, pour peu que l'on gère un projet ou dirige une équipe, ou même que l'on n'ait que soi à gérer, nous a appris à faire cohabiter en nous plusieurs acteurs (au sens de celui qui agit). Chacun parvient à écouter soigneusement quelqu'un tout en réfléchissant à autre chose, à téléphoner tout en continuant d'écrire la note qu'il avait entamée avant la sonnerie. Dans les réunions, il faut bien être attentif aux dialogues croisés quand la discipline dérape, et en même temps penser à la rétablir !

Alors, l'écriture dans tout ça ?
Tout d'abord, je suis un être passionné, dont l'un des adages est : "seule la passion est raisonnable !"  Paradoxe voulu. Je ressens à chaque fois un immense plaisir … tiens, en rédigeant ce petit topo par exemple. Sinon, si ce n'était le moment, j'irais tailler mes rosiers, ou bricoler sur mon bateau. Je me sens d'un coup impliqué globalement, sans limites et sans concessions. Il faut d'abord la faculté d'isolement du monde. Pour moi elle est facile, même si des petits clapets permettent l'existence d'échanges. Isolé, mais pas cloîtré ! Cela me paraît nécessaire si l'on veut faire vivre, et se côtoyer, plusieurs personnages. Parce qu'il faut entrer dans la peau de chacun, totalement et successivement. Je me sens metteur en scène, cameraman, et tous les acteurs …. et actrices ! Même si ma faculté à le rendre a ses limites, c'est celles de mon talent s'il y en a (pas des limites, du talent !) je joue le rôle à fond, me construisant une psychologie, l'abandonnant pour une autre, pour passer à une description des lieux ou à une sentence du narrateur, qui lui aussi est présent. Je retrouve ainsi des gens que j'ai aimés, d'autres que j'ai haïs très fort, et les fais vivre à mon gré : quel pouvoir  ! C'est celui du roman. Par contre, dans une galerie de portraits il faut être fidèle et avoir l'art de la caricature. Pour une collection d'anecdotes que l'on veut authentiques on a droit à juste un peu de colorisation. Enfin, on se donne les règles qu'on veut ! De temps en temps, le caméraman, ou le photographe, nous fait partager l'émotion suscitée par un paysage : quel changement avec des dialogues ! Tout ça est impressionnant !  C'est là que les compartiments du cerveau doivent se faire et se défaire à mon gré, tant que je peux maîtriser. D'autant plus qu'une partie de moi-même doit rester au-dessus de la mêlée, pour savoir au fur et à mesure si ça tient debout, si c'est vraisemblable, si c'est joli, si c'est poignant, si c'est tendre …enfin, si c'est ce que je veux que cela soit, y compris bien écrit et sans fautes. Évidemment, rien ne se fait totalement en même temps, en particulier la correction des fautes, mais je ne peux pas faire une sorte d'écriture automatique sans allure que je mettrais en forme après. Ceci n'empêche pas ce long travail, après, pour lequel il faut endosser le rôle du lecteur, du critique, de l'éditeur, du journaliste peut-être. Mon métier d'architecte naval me conduit souvent à considérer une phrase comme une courbe, et il faut donc qu'elle soit belle. Le premier jet doit être bon, car il représente la spontanéité, la courbe finale doit être parfaite, et le soigneux travail qui y mène ne doit pas se voir, pour ne pas détruire l'enthousiasme premier, et au contraire le renforcer. J'aime l'un et l'autre, le premier coup de crayon, comme le jeu des petites retouches … ou de la refonte profonde.
Mes livres sont très différents, j'ai éprouvé en les écrivant un plaisir soutenu, mettant en jeu des parties de moi-même parfois bien éloignées les unes des autres, ce qui constitue nos paradoxes. Même les petites anecdotes de Gamins d'la Côte sont le fruit d'un travail d'écriture exigeant qui m'enthousiasme.
En écrivant, jamais ne me traverse l'idée de ne pas plaire, mais toujours est sous-tendu le souci d'y parvenir. Car les lecteurs sont le seul reflet de la réussite du partage qu'on souhaite offrir.

Voilà, quelques réflexions du fond de mon cœur … mais il me reste encore une question, je n'oublie pas, et j'espère vous être utile.
Bien cordialement.

Pierre Livory octobre 2002


Vous êtes le ème visiteur, merci de votre passage. --------- Ken tuch' (à plus) !
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